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Avril 2005 au Togo
Suite aux pressions de plusieurs Etats influents de la
région,
la dictature militaire a finalement renoncé au coup
d’Etat
qui lui avait permis de remplacer le président mort par son
fils (voir le compte-rendu
des événements de février 2005). Des
élections présidentielles ont
été
programmées pour la fin du mois d’avril.
Concédé difficilement, ce compromis a paru, dans
un
premier temps, satisfaire l’opposition togolaise et la
coalition
des Etats de l’Ouest africain. Derrière le duel
annoncé de gestionnaires concurrents, les gueux de
Bé ont
renoué avec les moyens d’actions
déjà
éprouvés au début des
années 1990 contre le
vieux Gnassingbé. L’emprise des
récupérateurs de l’opposition sur les
jeunes
révoltés s’est
révélée assez
faible, l’emploi de la violence a constitué le
principal
point de discorde visible entre les combattants de rue et ceux qui
ambitionnent de les représenter. Mais l’approche
des
élections renforce la dualité imposée
entre
pouvoir en place et opposants officiels, la possibilité
d’un changement n’est plus contenue que dans
l’échéance électorale. Les
récupérateurs reprennent la main, resserrent les
rangs,
rameutant les pauvres derrière eux et réduisant
le
conflit en cours à une dispute entre politiciens.
Avant de poursuivre, il faut signaler la manière
particulière avec laquelle ce compte-rendu a
été
élaboré. Les articles relevés, pour la
plupart
issus des médias occidentaux, bien que nombreux et
relativement
denses, se sont avérés trop sommaires pour
permettre
l’accès à l’ensemble des
faits
négatifs qu’ils laissent pourtant supposer en
décrivant les conséquences de leur
répression. Il
a fallu aller chercher des informations supplémentaires dans
les
rapports de deux organismes droitdelhommistes. Le premier,
daté
de décembre 2005, est le produit de la Ligue togolaise des
droits de l’homme. Il fait le point sur l’ensemble
des
exactions et trucages perpétrés par le pouvoir
depuis
février. Ses 150 pages paraissent par moments
très
partiales, la LTDH y prend clairement parti pour
l’opposition. Si
cette partialité ne semble pas impliquer pour autant une
exagération des crimes du régime, les actes
offensifs des révoltés paraissent y
être en partie passés sous
silence, au
moins amoindris. L’autre rapport, daté du 29
août
2005, est celui d’une mission onusienne, il se limite au
recensement et à la dénonciation des violences
commises
par l’Etat, l’opposition, les milices ou les
manifestants.
Ainsi les assauts gueux y
transparaissent
avec plus de détails que dans les articles
relevés dans
la presse quotidienne. Au cours de l’analyse, je
préciserai les moments où je fais intervenir ces
sources.
La mort de l’indéboulonnable Gnassingbé
au mois de
février a fait poindre le possible dans les consciences
d’une partie des habitants de la capitale. Les tentatives de
la
dictature militaire pour se maintenir au pouvoir ont suscité
leur colère et leur passage à l’acte.
Mais la
révolte a lieu dans un Etat verrouillé depuis des
décennies, si l’insatisfaction est
présente dans
certains secteurs de la population, une profonde résignation
voire un consentement perdurent aussi. Le règne de
près
de quarante ans d’Eyadéma n’a pas tenu
seulement par
la force même si celle-ci a été
régulièrement utilisée, plusieurs
types de
divisions des pauvres se sont superposés pour les maintenir
dans
leur pauvreté. D’origine kabyé,
Gnassingbé
père, lui-même militaire et à la
tête
d’un pouvoir militaire, a confié les principaux
postes de
l’armée à des ressortissants de cette
ethnie du Nord, rendant ainsi effective une forme de division ethnique.
Plusieurs caractéristiques (ethniques, mais aussi
géographiques et politiques) se mêlent avec cette
création dont le véritable point de
départ semble
dater du partage de la région entre Etats colonisateurs. On
a
ici un exemple typique de la manière dont les gestionnaires
déterminent les camps pour les humains qu’ils
régissent : les nordistes kabyés
pro-Gnassingbé
d’un côté, les sudistes
éwés
anti-Gnassingbé (ou pro-opposition) de l’autre. La
capitale Lomé est d’ailleurs organisée
suivant
cette division du pays, ce qui expliquerait que le quartier de
Bé, situé dans le sud de la ville, ait
été
le principal théâtre, sinon le seul, de la
révolte
de février. Les élections en vue, cet assortiment
de
divisions imposées n’en est que plus
exacerbé par ceux qui disposent de la parole
publique.
Au début du mois d’avril, la coalition des partis
d’opposition réclame publiquement le report des
élections, arguant notamment de
l’impossibilité de
monter en si peu de temps une campagne électorale
satisfaisante.
Le 6 avril 2005, elle organise une manifestation à
Lomé
pour appuyer cette réclamation. Le même jour, les
partisans du RPT défilent dans la capitale. Les premiers
affrontements de ce mois d’avril éclatent.
D’abord
entre manifestants adverses, les partisans de l’opposition,
reconnaissables à leur t-shirts jaunes, attaqueraient les
pro-RPT faisant 19 blessés parmi eux, puis c’est
au tour
des flics de se battre avec les dits partisans de
l’opposition.
Deux jours plus tard, à l’occasion de
l’ouverture de
la campagne électorale, une nouvelle manifestation a lieu
à Lomé. Cette fois, ce sont 2 000
supposés
partisans de l’opposition qui marchent sur la mairie pour
réclamer leurs cartes d’électeur. Les
flics
dispersent les marcheurs entraînant de nouveaux
affrontements.
Les événements prennent alors la même
tournure
qu’au mois de février, les jeunes de Bé
se
retranchent dans leur quartier, érigent des barricades et
caillassent les flics qui les arrosent de lacrymos. Dans la ville de
Yoto, au nord-ouest de Lomé, une manifestation virerait
aussi
à la castagne conduisant à la mort
d’une à
deux personnes.
Pour expliquer ce regain de colère, il faut signaler les
méthodes avec lesquelles le régime met en place
le
scrutin. Ce sont celles du regretté Gnassingbé.
L’élection se joue dès les
révisions des
listes électorales. Les cartes
d’électeur sont
prioritairement distribuées aux partisans du RPT et
apparemment
souvent en plusieurs exemplaires (d’après la LTDH)
tandis
qu’elles sont refusées pour divers
prétextes
à ceux dont sont connues les positions
anti-Gnassingbé et
qui sont souvent regroupés dans les mêmes villages
ou
quartiers.
Le samedi 16 avril dans la capitale, la tension monte d’un
cran. A la
suite
de meetings des différents partis en lice, des affrontements
violents ont lieu entre groupes de
« militants »
adverses. Le lourd bilan de 7 morts et de
155 blessés
avancé par des sources officieuses laisse penser que les
combattants sont relativement organisés et qu’ils
emploient au moins des armes blanches ou contondantes. Pour cette
journée, il n’est pas fait mention
d’altercation
avec les flics qui, à première vue, ne sont pas
intervenus. Gestionnaires en poste et opposants se renvoient la
responsabilité des violences, les seconds appellent
à
l’intervention d’une force internationale face
à ce
qu’ils qualifient d’actes de
« provocation
délibérée ».
Car derrière l’image de réformateur
modéré que le fils Gnassingbé essaie
de
véhiculer dans ses propos publics se tient
l’équipe
de son père qui n’a pas pour habitude de faire
dans la
finesse. Les vieux militaires ne s’imposent pas de limites
dans
leur rapport de force avec la nouvelle génération
de
gueux comme avec les simples opposants. Dans la nuit du 21 au 22 avril,
le ministre de l’intérieur, Atile Esso Boko,
intervient
publiquement pour mettre en garde de la possible issue tragique du vote
prévu le 24 avril. La mission onusienne rapporte les
arguments
par lesquels il propose lui aussi le report de
l’élection
et la constitution d’un gouvernement de transition :
« les
discours violents et acerbes de certains leaders politiques
relayés par des militants, les arrestations
d’hommes
politiques, les menaces sur les dirigeants et les responsables des
Eglises, les pressions et les menaces qu’il aurait
personnellement reçues ainsi que ses proches, la campagne
prise
en otage par les militants des deux principales formations politiques,
affirmant leur ferme volonté d’en
découdre avec des
moyens illégaux, les menaces exercées par les
militants
des partis sur les militants des partis adverses, le
phénomène de milices armées de fusils
de chasse
faisant des descentes dans les quartiers ou accompagnant des
cortèges et tirant sur les militants adverses, et le regain
du
discours tribal, régionaliste et
xénophobe… » A la suite de
cette sortie en solo, Boko est
viré et
doit filer à l’ambassade d’Allemagne
pour
échapper au courroux de ses confrères. A partir
des seuls
articles relevés au cours du mois d’avril,
l’avertissement qu’il formule paraît
alarmiste, au
moins un journaliste soupçonne son initiative
d’être
motivée par des ambitions personnelles.
Au cours de la semaine écoulée, des violences ont
bien
été signalées, notamment le mardi 19
à
Sokodé, la deuxième ville du pays pour laquelle
une
dépêche AFP parle de heurts. Mais la plupart des
faits de
violence restent dans l’ombre si l’on se limite aux
dépêches d’agences et aux articles qui
en sont
tirés. Le rapport de la LTDH permet de se faire une
idée
plus précise de l’atmosphère au niveau
national
durant cette semaine préélectorale. Il fait
état
de multiples persécutions subies entre autres par les
partisans
de l’opposition dans plusieurs villes et villages du pays.
Là ce sont des menaces et des tabassages commis par les
flics ou
les activistes du RPT, ailleurs comme à Atakpamé,
ce sont
des milices de jeunes du Nord, embrigadés par le potentat
local,
et des militaires en civil qui sont chargés
d’intimider
les opposants et de s’y confronter quand ces derniers
réclament leurs cartes d’électeur ou
contestent la
révision des listes électorales.
Le niveau du débat pratique est très faible
depuis
qu’il a été inauguré par les
gueux de
Bé deux mois auparavant. La vieille garde
d’Eyadéma, prise dans un premier temps au
dépourvu,
a su se réorganiser pour préparer dans les formes
ce
qu’elle avait d’abord fait dans la
précipitation. Le
négatif est maintenant intégré
à un
contexte clairement posé par elle. Elle n’a plus
qu’à lui opposer l’autre camp de la
division, les
soumis, les valets, les neutres, les nordistes ou Kabyés qui
se
reconnaissent tels, ceux qui ont reçu plus de miettes que
les
autres sous papa Gnassingbé. A partir de cette division, les
gestionnaires en place ont le dessus sur leurs pairs opposants.
Ghilchrist Olympio, fils du premier président qui
était
le plus sérieux concurrent pour Faure, ne peut se
présenter à l’élection ayant
passé
trop de temps en exil. A sa place, la coalition a
dépêché un candidat
« vieillissant » du
nom d’Emmanuel Bob-Akitani. Le 21 avril, les radios
privées, accusées d’être
favorables à
l’opposition, reçoivent l’interdiction
de couvrir
les derniers jours de la campagne. Dans la nuit du 22, peu
après
les déclarations du ministre de
l’intérieur, le
régime fait fermer les frontières du pays. Etape
par
étape, l’Etat togolais prépare avec
expérience une énième
élection à sa
convenance. Ceux qui ont mis le fils Gnassingbé sur la
scène pour conserver le pouvoir n’entendent pas
céder aux nouvelles tendances de gestion qui
préconisent
une transition middleclass pour neutraliser les poussées
gueuses. A la récupération est
préférée la répression que
subissent toutes
les formes d’opposition, révoltés comme
récupérateurs. Pour mitonner sa propre soupe, le
régime a fermé la marmite et sous le couvercle
policier
c’est l’ensemble du pays qui commence à
bouillonner [1].
Déjà la veille du vote, les habitants du village
d’Ahokpètè, situé au centre
de l’Etat,
se seraient affrontés avec les gendarmes. D’autres
événements du même type ont
certainement lieu, mais
le traitement journalistique, assez pauvre pour la province togolaise,
n’en rend pas compte. Le jour du scrutin, les affrontements
reprennent à Lomé. Dans les quartiers
« populaires »,
l’évacuation des
membres de
l’opposition
des bureaux de vote, la prise en flagrant délit de
fraudeurs,
l’intervention des militaires qui s’emparent des
urnes [2],
la découverte d’urnes bourrées,
concourent à
provoquer la colère des habitants. A Baguida et
Bé, les
jeunes s’organisent, montent des barricades et creusent des
tranchées pour empêcher les véhicules
de
l’armée de s’approcher. Les troupes de
la FOSEP,
organe policier chargé d’assurer la
sécurité
du scrutin, sont malmenées par les FAT (Forces
armées
togolaises). Ces derniers tirent à balles réelles
sur les
révoltés qui ripostent par des jets de pierres.
Pris au
milieu d’une situation qui les dépasse
complètement, les observateurs étrangers font
dans leur
froc (« Un observateur américain du Black
Caucus
transpire
à grosses gouttes et, tremblant de peur, avoue ne rien
comprendre à la situation »,
« Témoignage
d’un observateur de la CEDEAO : ‘ j’ai
peur des
fusils …., à tout moment, on pouvait nous
fusiller’. M. Martin ASSOGBA du
Bénin »). Le calme
revient finalement dans la soirée, un bilan certainement
très en deçà de la
vérité fait
état de trois morts pour la capitale. La fraude, semble-t-il
massive, est nuancée par les observateurs officiels de la
CENI
et de la CEDEAO qui déclarent que, malgré
quelques
irrégularités, le scrutin mérite
d’être validé. Ces deux organisations ne
sont pas
impartiales. La CEDEAO a négocié avec Faure pour
que se
tiennent des élections, lui laissant ensuite toute
liberté pour les organiser à son goût,
sa centaine
d’observateurs sur place n’est là que
pour la forme.
Pour ce qui concerne la CENI (Commission électorale
nationale
indépendante), elle est davantage nationale
qu’indépendante et donc entièrement aux
mains du
parti au pouvoir.
Pour ce jour, la LTDH rapporte de multiples scènes de
bagarres,
de lynchages, de saccages de propriétés dans les
villes
et villages de la province togolaise. Là ce sont des jeunes
dits
de l’opposition qui tabassent des fraudeurs. Ici
c’est la
maison d’un frauduleux président de bureau de vote
qui est
dévastée. Dans plusieurs villages, les militants
RPT sont
poursuivis et bastonnés. A Kougnohou, les urnes
bourrées
sont incendiées par des jeunes qui dans leur élan
font un
sort aux bureaux de la sous-préfecture. Dans son rapport, la
LTDH brosse ainsi, à travers de multiples exemples, le
tableau
d’une immense fraude
généralisée à
tout le territoire, et décrit les rixes qui
l’accompagnent.
A Atakpamé, dans le centre du pays, plusieurs
véhicules
utilisés par les fraudeurs du RPT sont
brûlés,
à la suite de quoi leurs conducteurs sont roués
de coups.
Un président de bureau de vote serait carbonisé
vivant
dans sa voiture avec les urnes qu’il transporte. Dans cette
même ville où la situation est
particulièrement
tendue, des affrontements éclatent entre jeunes anti-RPT et
un
groupe de Maliens et de Nigériens fraîchement
débarqués pour amener des voix
supplémentaires
à Gnassingbé. Les faux électeurs
armés
ouvriraient le feu sur la foule, trois d’entre eux seraient
ensuite lynchés et leur véhicule
incendié. Plus
tard, après que les troupes du RPT ont tué
plusieurs
dissidents, un groupe de jeunes ravage une station de radio appartenant
au parti présidentiel et saccage l’hôtel
du
gestionnaire local.
A Mango, ville du nord, des exactions du RPT contre des membres de
l’opposition entraînent des affrontements
présentés comme « électoraux
» puis
comme « ethniques » par la LTDH. Au cours de ces
combats,
plusieurs maisons sont incendiées. Le rapport de la mission
onusienne signale également de nouvelles violences
à
Sokodé.
Sont relevés ici les principaux actes offensifs des gueux.
Ils
s’accompagnent d’une répression forte et
étendue, appliquée par les diverses forces
policières togolaises : militaires, gendarmes,
miliciens,
simples militants RPT. Il est à noter que ces
événements en province ne sont
rapportés que par
les deux organismes droitsdelhommistes, et même pour la
plupart
par la seule LTDH.
Au détour d’un article daté du 27
avril, le journal
américain Houston Chronicle rapporte en passant
qu’en ce
dimanche 700 bureaux de votes ont été
détruits
à travers tout le pays.
Le lundi 25 avril, tandis qu’en vieux parrain,
l’Etat
français déclare que le vote s’est
déroulé dans des conditions satisfaisantes, le
qualifiant
même de succès, le face-à-face reprend
à
Lomé entre « forces de
l’ordre » et
« partisans de
l’opposition ». Un
journaliste de RFI
relaie
l’ambiance qui règne à Bé au
cours de ce
lendemain d’élection truquée :
« 15h. Dans la
rue, les jeunes accueillent les quelques journalistes qui osent
s’aventurer à Bé avec des cris de
haine. "Nous
allons vous tuer", prévient un géant
avec un sac
de
plastique sur la tête. Un homme affirme que tous les
étrangers doivent "quitter
le pays au plus vite, sous peine
d’être chassés." Jacques
Chirac est la
cible de la
jeunesse. "Chirac
assassin. Gbagbo a raison !", Résume un
jeune
plombier au chômage. A Bé, la jeunesse en veut
à la
terre entière, mais plus particulièrement
à la
France et aux pays de la CEDEAO accusés de vouloir faire
élire Faure Gnassingbé coûte que
coûte, au
nom de la stabilité
régionale. »
Les pauvres s’affirment de moins en moins dupes des
manigances
des gestionnaires. Pour un simple observateur, elles sont tout aussi
manifestes. Dans les coulisses, Obasanjo, le chef de l’Etat
nigérian et de l’UA (Union africaine), organise,
en
attendant les résultats, des pourparlers entre Olympio et
Gnassingbé afin de préparer une possible
cohabitation
quel que soit le futur président. L’objectif est
bien de
mettre fin au tumulte qui, bien que très limité,
met des
pauvres incontrôlables dans la rue et menace de gagner en
ampleur
et en profondeur dans les heures prochaines.
Le 26 avril, l’annonce de la victoire de
Gnassingbé met
effectivement le feu aux poudres. A Lomé, les affrontements
ritualisés se changent en émeute. Le cadre qui
contenait
encore la colère des gueux, ou qui du moins la canalisait,
vient
de s’effondrer. A l’érection de
barricades et au
caillassage des flics, s’ajoute maintenant le pillage.
Commerces
et entreprises sont éventrés et
débarrassés
de leurs marchandises. Commerces libanais d’après
l’AFP, car des crapules de cette nationalité ont
investi
dans cette dictature en collaboration donc avec ses dictateurs.
D’autres « ressortissants
étrangers » sont
visés, vraisemblablement pour la même raison.
L’ambassade de Chine est prise d’assaut. Des
Maliens et des
Nigériens sont lynchés, leurs maisons mises
à sac.
La marchandise n’est pas attaquée seulement
suivant la
nationalité de celui qui la vend, la Libre Belgique parle de
pillages systématiques des commerces locaux.
Dépassés, certains leaders de
l’opposition ne
peuvent plus qu’approuver la révolte, voire
même y
appeler, pour dissimuler leur retard et espérer utiliser
à leur profit la main d’œuvre
émeutière. Les gueux ne les ont pas attendus, ils
sont
des milliers à envahir les rues (Libération du
27). Dans
les quartiers populaires de la capitale (RFI parle de
l’ensemble
de la ville qui s’embrase), c’est
l’effervescence.
Les habitations des français, identifiés avec
raison
comme des collabos, sont attaquées et pillées.
Leurs
propriétaires ont juste le temps de prendre la fuite.
Proportionnellement au soulèvement, la répression
se
durcit, les tirs à balles réelles sont devenus de
plus en
plus fréquents voire systématiques. A
Bé et Dekon,
les combats de rue atteignent une intensité
particulièrement forte. Les jeunes émeutiers
doivent
faire face aux bérets rouges, aux gendarmes et aux miliciens
venus en renfort du nord du pays et qui sèment la terreur
dans
la ville. Selon le ministre de l’intérieur, trois
militaires seraient tués par balles par des manifestants,
qui
ont donc réussi à se procurer des armes,
certainement en
les subtilisant à leurs ennemis. Un maréchal des
logis
est au passage lynché à coups de couteaux par un
groupe
d’émeutiers.
Après un bref répit, les affrontements continuent
dans la
nuit et le lendemain, jour de fête nationale –
raison
probable pour laquelle les pillages ne gagnent pas en ampleur, les
magasins étant fermés –, la
colère n’a
toujours pas été battue. Dans certaines zones,
les
barricades ont même pris une dimension plus importante. Les
émeutiers agissent davantage par petits groupes mobiles que
comme une masse de milliers de personnes. Dans le nord de la ville par
contre, des partisans du RPT continuent à fêter la
victoire de leur dictateur bien aimé. Pendant ce temps, les
hôpitaux de Lomé se remplissent. Les
dépêches
d’agences de presse se succèdent d’heure
en heure
pour donner les chiffres de morts et des blessés qui se
révéleront quelques jours plus tard bien au
dessous de la
vérité. Ce même jour, le candidat de
l’opposition remet en cause les résultats de
l’élection et s’autoproclame chef de
l’Etat.
Ce qui, tout en attisant les braises, œuvre aussi
à
recadrer les violences qui commençaient
sérieusement
à déborder leur domaine assigné. Selon
les
informations données par l’Etat togolais
à la
mission onusienne, au cours de ces deux jours pendant lesquels les
pauvres sont à l’offensive, de multiples
propriétés publiques comme privées ont
été prises pour cibles et détruites.
La presse quotidienne ne rapporte quasiment que les troubles de
Lomé. Les informations sur les
événements en
province ne sont disponibles et détaillés
qu’à travers les deux rapports écrits
après
enquête. Il y a bien ce correspondant de l’AFP,
certainement bloqué sur l’axe
Lomé-Cotonou et par
l’intermédiaire duquel on apprend que des jeunes
d’Aného (ville du littoral située
à
l’est de Lomé) ont pris le commissariat de leur
ville le
mercredi 27, l’ont saccagé et ont fait de
même avec
un complexe hôtelier (une fois les émeutes
passées,
d’autres médias reviendront sur ces faits). Mais
ce sont
les deux organismes middleclass qui apportent le plus
d’informations sur le reste du pays. On y apprend que les
insurgés d’Aného ont aussi
dévasté
des habitations de gestionnaires locaux, qu’ils se sont
emparés des armes présentes dans le commissariat
et
qu’ils ont pillé les bureaux de la mairie. Il
faudra des
renforts militaires acheminés par
hélicoptères
pour venir à bout de ces enragés-là.
La LTDH fait
ainsi le point, province par province, sur les violences
d’abord
perpétrées par ceux qu’elle appelle les
« partisans de
l’opposition » pour décrire
ensuite
comment chaque soulèvement est noyé dans le sang.
Il y a
des affrontements aux quatre coins du pays, à coup de
machettes
et de gourdins, d’armes à feu aussi. A certains
endroits
aucun acte de révolte n’est recensé
mais la
répression s’y abat tout de même de
manière
totalement arbitraire. A Adéta, où des
affrontements ont
lieu et où des barricades sont levées, 300
« jeunes » ravageraient la villa
et la BMW d’un ministre. Le
lendemain dans la même ville, une foule met à sac
et
incendie les locaux de la sous-préfecture. Un zoom sur ce
moment
donne une idée de l’ambiance
générale
de ce qui prend maintenant la forme d’une insurrection. Voici
comment la LTDH rapporte les faits qui mènent à
ce
saccage :
« La CENI proclame Faure Gnassingbé
vainqueur de
l’élection présidentielle. Toute la
sous-préfecture bouillonne. D’Elé
à Akata,
des jeunes, des hommes et des femmes descendent dans la rue pour
manifester leur mécontentement. Des
délégations
sont venues à Adéta venant de toutes les
localités
de la Sous-préfecture pour protester contre les
résultats
annoncés. Regroupés au carrefour de la
station-service,
elles ont marché jusqu’à la
Sous-Préfecture.
Voyant la foule et sachant que les soldats de la division des gardiens
de préfecture de la localité avaient des armes
mais pas
de munitions, le Chef de division, originaire du Canton de Yikpa, dans
la Préfecture de Danyi, a pris un taxi-moto auquel il a
demandé de rouler à toute allure pour aller en
chercher.
A son retour, il a distribué les munitions aux soldats,
devant
la foule sur laquelle ces derniers ont commencé à
tirer.
Devant cette situation inouïe, la foule avança sur
les
soldats qui tiraient : les gens tombaient mais la foule
continuait
à avancer. Les blessés étaient
évacués par les taxi-motos sur
l’Hôpital de
Tsiko. Lorsque les munitions des soldats ont été
épuisées, certains d’entre eux ont pris
la fuite
pour aller se cacher dans la brousse. Le Chef de division, lui,
n’a pas pu s’échapper,
n’arrivant pas à
courir en raison de son embonpoint. Saisi par la foule, il a
été immédiatement
décapité. La foule
a alors investi les locaux de la Sous-Préfecture
qu’elle a
entièrement saccagés et
brûlés… »
A Sokodé, des maisons et des commerces sont
détruits tant
par des partisans de l’opposition que par des militants RPT.
Dans
plusieurs villes et villages, les locaux du parti au pouvoir sont
dévastés. A Atakpamé, les
affrontements sont
particulièrement violents et meurtriers. C’en est
ainsi
pour une bonne partie de la campagne où la destruction perd
de
sa portée subversive. Ce ne sont plus des cloisons qui
tombent
et derrière lesquelles apparaissent du sens, une ouverture,
du
possible. Les acteurs y renforcent au contraire
l’interprétation dominante en se focalisant sur le
pauvre
d’en face, de l’autre camp, sans que ce dernier ait
eu
besoin d’exprimer un parti pris, mais, semble-t-il parfois,
seulement parce qu’il appartient, de par des
caractéristiques ethniques ou géographiques,
à une
des deux parties de la division imposée.
A Lomé comme ailleurs, la révolte est
stoppée dans
la soirée du 27 par une répression
féroce. Le
rapport de force a tourné à l’avantage
du pouvoir
dès que la vivacité du premier assaut a
diminué.
Un seul camp disposant d’armes à feu et de moyens
militaires, le début d’insurrection a
viré à
la boucherie. L’émeute terminée,
l’éradication se poursuit. Dans la capitale, les
militaires font des descentes dans les habitations des quartiers
insurgés, raflent les occupants après,
suprême
humiliation, leur avoir fait déblayer leurs propres
barricades
et nettoyer les rues. Souvent, ils défoncent simplement les
portes des maisons et mitraillent les occupants. Alors, une grande
quantité de pauvres rejoint ceux qui ont
déjà pris
la fuite vers les Etats limitrophes. Des milliers s’exilent
de la
sorte (certaines sources parlent de plus de 20 000
exilés en
quelques semaines). L’Etat militaire togolais reprend ainsi
les
choses en main. Le 29 avril, une dépêche AFP
annonce une
reprise des violences mais c’est seulement pour
évoquer
l’incendie de l’Institut Goethe dans la nuit par
une
poignée d’hommes armés. Cette
opération
survient au moment même où les gestionnaires
togolais
tancent leurs homologues allemands pour avoir recueilli
l’ex-ministre de l’intérieur, et parce
qu’ils
soutiendraient officieusement l’opposition.
On peut penser, au vu de son parti pris et de sa fonction, que le bilan
avancé par la LTDH qui parle de plus de 800 morts,
est
exagéré. De telles organisations, abusant parfois
de la
confiance qui leur est accordée, ont tendance à
gonfler
les chiffres des victimes pour signifier la
nécessité de
leur activité. Mais il faut reconnaître
à son
rapport une portée critique que ne contient pas celui de la
mission d’enquête de l’ONU,
dénonçant
notamment l’implication de la France et des militaires
français dans la répression des
émeutes.
L’autre rapport, typiquement occidental, se focalise sur les
atteintes aux droits de l’homme sans essayer de comprendre
une
seule seconde leurs motifs ni leur sens. Il y a de la violence, il faut
qu’elle cesse car c’est inadmissible,
voilà en
substance le fond de son discours. Il y est établi un bilan
de
400 à 500 morts et de plusieurs milliers de
blessés.
Quel que soit le véritable nombre de morts,
l’ampleur de
la répression semble avoir suffi à
éteindre pour
un moment toute possibilité de révolte au Togo.
Le
soulèvement a été battu par la force,
ce qui
n’empêche pas certains
récupérateurs de
l’opposition officielle de rejoindre quelque temps
après
le gouvernement de transition formé par
Gnassingbé.
D’autres, plus
« radicaux »,
s’emploient bien
sûr à les critiquer, mais qu’on ne
s’y trompe
pas, ce n’est pas la possible ouverture du pays aux
méthodes de gestion occidentales qui a
été
empêchée, elle finira bien par se faire,
c’est
l’impunité avec laquelle la foule des anonymes a
cru
pouvoir exprimer et mettre en actes sa colère qui a
été écrasée.
D’ailleurs, si la
mission onusienne pointe du doigt les responsabilités de
l’archaïque Etat togolais, elle dénonce
également celles des partis politiques de la coalition
accusés de n’avoir pas su tenir leur
rôle de
récupérateurs tel qu’ils auraient
dû :
« Leur absence de stratégie globale et
coordonnée
notamment au début de la crise a eu pour
conséquence
principale le manque d’encadrement de leurs militants que
certains dirigeants ont littéralement
lâché dans la
rue par des manifestations et des actes
désorganisés et
imprévisibles qui leur ont coûté cher
en pertes de
vie humaine et blessés. »
L’imbécile de
L’Intelligent relève lui aussi cette carence dans
un
article où il s’interroge sur les perspectives du
Togo
après les journées d’avril, et
qu’il organise
en trois parties à l’image de
l’organisation de son
cerveau, de la pensée qui le domine :
« Que peut,
que doit
faire Faure ? », « Que
peut, que doit faire
l'opposition ? », « Que
peuvent, que doivent faire les partenaires
du Togo ? ». Il regrette ainsi que le
soulèvement
n’ait pas
débouché sur quelque chose de plus constructif,
critiquant même le peu d’endurance de ceux qui ont
risqué leur peau dans la rue :
« L'émeute s'est
heurtée à la répression, une
mobilisation
populaire pacifique de type ukrainien, libanais ou malgache n'a jamais
pris corps, l'isolement international des opposants est
préoccupant. Enfin, les munitions des 26 et 27 avril, ces
bandes
de jeunes radicaux qui tinrent deux jours durant la dragée
haute
aux forces de l'ordre, se sont épuisées et
débandées aussi vite qu'elles étaient
apparues. » L’aveu de ce
François Soudan est
instructif, les
gueux n’y sont que les munitions de l’opposition,
effectivement que pourraient-ils être d’autre pour
cette
tête de mort et ses acolytes politiciens : ils
n’ont pour
la plupart même pas l’âge de
voter !
La frange la plus avancée de la middleclass ne peut
entièrement se satisfaire de la résolution de
cette
situation de révolte. Seulement
considérée comme
possibilité d’assurer
l’hégémonie de
sa vision du monde, elle ne l’envisage que du point de vue de
la
récupération qu’elle
nécessite. Dictateurs
comme gueux sont coupables de maintenir une contradiction visible,
quand il s’agit de faire disparaître la dispute, le
négatif, c'est-à-dire de faire
disparaître toute
tentative humaine de maîtriser la pensée, que ces
tentatives soient vouées à
l’échec telle
celle du tyran, ou qu’elles ouvrent sur l’histoire
avec
l’entrée en scène de la masse
qu’il faut
maintenir dans l’obscurité. Gnassingbé
n’a
obtenu une stabilité que sur du court terme, il continue tel
son
père à alimenter une insatisfaction
qu’il entend
contenir par la peur. Bé en ruines et en deuil,
Bé auquel
on a coupé l’eau et
l’électricité, et
où les poubelles ne sont plus collectées,
n’en
reste pas moins un vivier de la colère. Le traumatisme ne
dure
qu’un temps, parfois celui d’une
génération,
parfois moins.
Enfin, contre leur apparent isolement, il faut dire que dans la
même période durant laquelle les gueux du Togo ont
tenté une percée, leurs homologues du Cameroun et
d’Algérie étaient eux aussi
à
l’attaque, dans une moindre mesure il est vrai. Nulle part
n’est apparue cette simultanéité des
pauvres
insoumis dans les rues de Buea, d’Akbou et de
Lomé.
Depuis, la capitale du Togo a retrouvé l'ordre.
Tandis que des dizaines de milliers de réfugiés
redoutent
toujours de rentrer, les valets de la marchandise libanais et
français n’ont pas attendu longtemps avant de
revenir
faire leur beurre dans le port marchand togolais, à
l’abri
de la dictature.
Première
rédaction en janvier 2006, révisé pour
publication en mai 2007
1. Le 24, jour du vote,
l’Internet et le téléphone sont
coupés pour une partie du pays.
2.
Une chaîne de télé allemande filmera et
retransmettra une de ces réquisitions d’urnes, ces
images
seront reprises par de nombreuses télévisions
dans le
monde.
Documents
utilisés
Avril
2005 au Togo