Proposition
sur l’histoire – De la guerre du temps au
début du 21ème
siècle > Deuxième partie
2. Eruption, intensification et
unité
Dans ce qu’on peut distinguer comme la première
partie de
l’année 2005, ouverte en février au
Togo pour
s’étendre jusqu’au Soudan au
début du mois
d’août, un ensemble et un enchaînement
d’événements donnent à la
révolte
mondiale une vigueur et une amplitude inédites. En
comparaison
des limites du désordre apparues en dimensions
déterminantes des mois antérieurs, les
insurgés
à prendre le relais en Afrique, au centre de
l’Asie, au
Moyen-Orient, et encore en Amérique latine, s’en
affranchissent dans des montées au front dont les plus
décidées surpassent les soulèvements
de 2004. Dans
la continuité de l’observation pointe une certaine
nouveauté, un regain et un approfondissement, une
clarification
consistante qui faisait défaut ; encore
accréditée
par des localisations inconnues depuis la mise en marche de
l’observatoire.
Dans ce moment court, de sept mois seulement, les assauts successifs,
et même simultanés, convergent en puissance dans
leurs
significations communes, dessinant la menée composite
d’une même offensive qui, en dépit
d’éloignements territoriaux et de
l’ignorance
d’un champ de bataille à l’autre,
manifeste une
identique tonalité profonde, concentrée
temporellement
dans la correspondance des mises en cause.
Quelles sont-elles ? Au Togo, au Kirghizistan, en Equateur, tandis que
divers changements de
circonstances sont censés entraîner de possibles
refontes
locales, à
chaque fois les gestionnaires en place organisent
d’éhontées manigances pour
préserver leur
possession du pouvoir politique. Toutes en apparences trompeuses, les
voix molles des habituels
concurrents aspirant aux mêmes postes se font bien
sûr
entendre. Mais ce sont surtout des ensembles anonymes qui se forment,
dans la prise de parti que ce n’est plus
tolérable, et qui
vont, sous des formes diverses, agir en conséquence,
principalement pour soutenir leur refus que
l’iniquité
commande une fois encore. Ce clivage fondamental s’aiguise,
entre
ceux qui ne servent que la perpétuation des conditions
existantes, imposant de s’y soumettre, et ceux qui, dans
l’effectivité de leur engagement collectif,
s’inscrivent en faux.
Si cette opposition est fondamentale, elle est au cœur de la
révolte en général, et
s’étend au
détail et à l’ensemble des situations
rapportées et prises pour objet dans ce texte. Mais de
Bé
à Sanaa en passant par les centres de Bichkek et Quito, les
révoltés se sont avancés en nombre et
plus loin
qu’ailleurs, jusqu’à faire trembler
davantage que
leurs ennemis directs. Plus loin que lorsqu’il
n’est pas
aisé de déceler ce qui se joue sur la base de la
première rupture, sans s’illusionner sur son
approfondissement effectif. En cette première partie de
2005,
ces engagements collectifs se sont prolongés
jusqu’à briser les apparences de
l’immuable, celles
d’un monde totalement ordonnancé suivant les lois
du
pouvoir politique séparé et de la
décision
réservée. S’il pourrait
paraître qu’on
ne s’en prît qu’à des formes
d’Etats
minoritaires et en déliquescence, la radicalité
des actes
les plus extrêmes ne cadre pas avec quelque visée
réformiste que ce soit. S’il est alors question du
système dit démocratique,
présenté comme
alternative et comme objectif prétendument en jeu, ce
n’est que vanté par les opposants
intéressés, sur le terrain, et par leurs
alliés
informateurs, dans leur médiation autocratique, tous
accordés pour que continue de tourner ce qu’ils
servent en
complices, et pour empêcher que la révolte qui
s’y
soustrait ne le détraque complètement.
Ce qu’on peut par contre avancer, c’est que des
refus
massifs s’expriment au sens incomplet, dont l’une
des
perspectives premières pourrait signifier la
synthèse
radicale du « que se vayan todos » et du rejet de
la hogra.
Des points sont atteints où le mépris et la
crapulerie ne
passent plus. Inévitablement, ce qui se projette sur cette
base
fait partie de ce qui est à creuser.
Récit de la première partie de 2005
Fin 2004, le président équatorien
Gutiérrez se
livre à une manipulation institutionnelle qui
entraîne
à partir de fin janvier à Guayaquil, puis dans la
capitale en février, des manifestations appelées
par
l’opposition institutionnelle.
Début février en Afrique, c’est au Togo
que le
dictateur trépassé est immédiatement
remplacé par son fils, dans le non respect du processus de
transition prévu par la constitution, ainsi donc
modifiée
pour la circonstance. Déjà, mais sous
l’égide de concurrents légalistes
contestant cette
violation de la loi, les rues deviennent le terrain du rejet contre la
perpétuation du régime, et ça
s’échauffe sérieusement à
partir du 12
février – jusqu’à
la concession fin
février d’élections prévues
pour le mois
d’avril. Alors, la concentration des troubles à
Bé,
quartier de Lomé, et la limitation de leur portée
coïncident, et le discours contestataire
toléré
paraît s’imposer, conforme, dans la
réclamation et
la perspective que la reformation de l’Etat
s’applique par
cette voie sous contrôle.
Fin février, le Kirghizistan connaît les premiers
signes
d’une contestation à propos de
l’organisation des
élections, préparées au profit
d’Akaïev
le président en place, ceci plutôt
concentré en
province, au sud-ouest du pays, avec, début mars, des
occupations de bâtiments gouvernementaux dans deux villes
proches
de la frontière ouzbèke, Jalal-Abad et Och, et le
blocage
d’un axe routier important au nord du pays. Dans sa
constitution
générale, c’est un mouvement
d’apparence
plutôt encadrée, dont le motif
déclaré
consiste à dénoncer la fraude
électorale, en cours
et à venir.
Dans la ville nigériane de Makurdi début mars,
survient
ce qui paraît être la plus forte émeute
d’une
série d’offensives anti-policières au
moins
commencée en janvier à Uromi. Les deux
événements ont le même
déclencheur : les
flics abattent un récalcitrant qui refuse de payer pour
passer
leur checkpoint. Sauf que cette fois, à Uromi comme
à
Makurdi, les meurtres ne laissent pas de marbre. Dans la
première, les jeunes en colère brûlent
la maison
d’un officier et le poste de police duquel ils font
évader
les prisonniers. Dans la deuxième, où les
émeutiers seraient des milliers, ce sont deux commissariats
qu’on flambe en deux jours, laissant trois flics refroidis.
Il y aura
ensuite d’autres attaques de ce genre mais qui, semble-t-il,
n’atteindront pas ce niveau d’intensité,
ceci
jusqu’à Pankshin en octobre 2006.
Au Kirghizistan,
après le second tour de l’élection
du 13 mars, dont le résultat est contesté par
l’opposition et des actions poursuivies en
conséquence, un
palier supérieur est franchi lorsque des centaines de
personnes l’emportent dans les assauts
qu’elles
lancent, à Jalal-Abad puis Och dans la
foulée. Les lieux du pouvoir sont investis, les flics sont
défaits et beaucoup se retournent. A partir du 20 mars et
depuis
le sud-ouest du pays le mouvement accélère,
Bichkek et
les portes du
palais présidentiel en vue où il
débouchera quatre
jours plus tard. Mais il semble que ce soit encore dans une phase
où la direction initialement fixée
l’emporte, comme
les flics la suivent, quoiqu’elle ne le puisse
qu’en
s’appuyant sur la volonté massive du
départ du
président Akaïev. Tandis que plus
généralement, une telle issue étant
promue comme
le bien, la protestation s’en trouve soutenue par une
tendance majoritaire des voix gestionnaires
étrangères et
leurs porte-voix.
Summum de mobilisation au cœur de la capitale, jour de la
chute
provoquée du président, le 24 mars devient
vraiment
décisif. Dans un moment que les gestionnaires
remplaçants et tous ceux qui ne
célèbrent que
l’évolution dans l’uniformisation
voudraient
entériner comme fini, l’enjeu plus large se
découvre. La contradiction change de forme, elle ne peut
plus se
situer dans la perspective que le même ordre seulement
réformé continue. A la suite de
l’investissement
sauvage du palais présidentiel, ce sont des rues dans toute
la
ville qui sont de la sorte parcourues, explorées,
dévastées. Si jusque-là
l’objectif a
été de renverser, si ce n’est le
régime, en
tout cas son chef, ce qui s’ensuit n’y colle plus :
l’offensive destructrice se poursuit et elle
s’étend, durant trois nuits et deux jours,
jusqu’au
matin du samedi 26 mars. L’emprise du régime se
confond
avec celle à laquelle il ne sert que d’agent, plus
générale, et dans la culmination de leur charge
par
centaines au moins, on dirait que les pilleurs vérifient
cette
alliance en la mettant à mal. En face les partisans de la
réforme ou, faudrait-il dire, du turnover, ordonnent contre
cette progression une répression plus dure que celle qui a
précédé. Au 26 mars, de ce
qu’on
perçoit, les révoltés kirghizes ont
quitté
le front. Au-delà des enjeux jusque-là
formulés,
ce potentiel point de départ à
l’extension critique
s’avère déjà sa fin, par
celle
qu’imposent ses ennemis récupérateurs.
Signe de la
conservation du même ordre, le 14 avril des paysans seront
virés des terres récupérées
à la
chute d’Akaïev. Cette défaite a au moins
le
mérite de définir, à bon entendeur,
une ligne de
partage autrement plus claire.
Fin mars Togo et émeute apparaissent assemblées
par une
voie détournée, au Mali, où le 27
à Bamako
une partie de foot entre les équipes togolaise et locale
donne
l’occasion à des
« énergumènes »
de se répandre hors du stade pour deux jours de tumulte
– alors que l’avant-veille à
Téhéran
où 100 000
« supporters » étaient
dans les
rues, la répression de l’excitation aurait fait
six morts.
Dès le 8 avril au Togo, au
lancement
de la campagne en vue du
vote du 24, puis dans cet intermède, ça se tend
à
nouveau, mais il semble que ça reste sous les
déterminations conformes à
l’accaparation du
pouvoir par cette voie, suivant qu’on s’estime
simple
supporter d’un des camps en présence.
Réactivée dans l’ambiance
électorale et
liée aux rivalités dans la gestion du pouvoir,
une
division ethnique s’immisce. Le 16
avril, des affrontements apparemment partisans font un nombre important
de morts et blessés, sans que les flics n’y
interviennent
semble-t-il.
A la suite d’un
intervalle vide
depuis fin 2004, la
révolte en Chine ressurgit, et pas pour ces dites
protestations
antijaponaises sur lesquelles l’accent médiatique
a
été mis, en même temps
qu’elles se
déroulaient sous l’œil bienveillant du
gouvernement,
à moins qu’elles n’aient
débordé
quelque
peu, ce qui a par exemple été le cas à
Shanghai le
16 avril.
Six jours plus
tôt à Huaxi dans le Zhejiang
voisin, c’est une riposte de milliers de furieux qui repousse
l’expédition répressive lancée contre les
manifestants
initiaux, après qu’ils ont forcé des
usines
polluantes à fermer. Quoiqu’il s’agisse
d’une
de ces insoumissions limitées par sa localisation rurale,
elle
se distingue pour la perspective qui transparaît sur la
lancée de ce nettoyage des lieux, par les
prémices
d’une organisation qui se ferait autonome.
Jusqu’à
l’été la communauté du motif
se prolonge,
qui plus est à trois reprises dans la même
province que
celle d’Huaxi, tandis que dès le 15 avril
c’est dans
le Guangdong qu’une usine est saccagée,
à Chaozhou,
avant que le 11 juin dans le Hebei, le même genre de
protestation
ne subisse une descente menée par d’autres pauvres
soudoyés, cette fois non repoussée. Dans le
Zhejiang, une
usine est investie fin juin à Jianxia, une autre assaillie
et
forcée à la fermeture le mois suivant
à Xinchang,
où 15 000 personnes font face aux flics, et ils seraient
encore
10 000 le 20 août à Meishan, rassemblés
dans la
même désapprobation. Ce motif n’est pas
exclusif,
comme en témoignent les quatre autres situations
repérées dans notre chronologie, depuis mai
jusqu’à Huangshi d’Hubei au
début du mois
d’août. Mais ce foisonnement demeure en retrait des
principaux assauts contés ici, de la même
façon que
la Chine depuis 2003 jusqu’à
aujourd’hui.
Au-delà de la multitude des frondes anonymes qui ne cessent
de
démontrer la même tendance antiautoritaire, dans
un pays
où n’opèrent pas de
récupérateurs
efficaces, le signe organisationnel d’Huaxi n’a pas
trouvé, à notre connaissance, de confirmation
d’envergure. On ne peut que supposer
l’activité
d’un dialogue horizontal susceptible de servir à
un tel
renforcement, dans une méconnaissance que les informations
traitées ne comblent que très mal, qui plus est
au sujet
de la Chine.
En ce même mois d’avril la révolte
s’affirme
en Iran, pour ce qui va s’avérer le
début
d’une série plus intense dans cet Etat,
jusqu’au
mois d’août.
Un avertissement est nécessaire à propos de
l’information sur l’Iran. Car c’est dans
cette
même période que nous avons commencé
d’accéder à des sources nouvelles,
à
l’étape du relevé. Spéciales
parce que
quasiment exclusives, elles émanent principalement de
l’opposition en exil, plus que soupçonnable de
partialité et d’exagérations
mensongères, en
même temps qu’elle bénéficie
vraisemblablement de relais locaux susceptibles de tourner une censure
et un contrôle serrés. Dans ce qui suit
à propos
des faits iraniens, l’oscillation entre l’indicatif
et le
conditionnel indiquera notre assurance plus variable
qu’à
l’accoutumée, en fonction des sources
recoupées
dont la différence se mesure à la grande
disproportion au
sujet des bilans répressifs.
A l’instar de ces premiers faits d’avril, les
frondes les
plus nettes se situent en province, ce que 2003 et 2004 avaient
déjà montré à des occasions
diverses,
contestation de découpages administratifs,
grèves,
élections trafiquées,
révélant une
communauté notable dans les attaques contre le
régime
central, aux réactions en conséquence brutales.
Téhéran se distinguant en parallèle
par deux
sortes de faits, privilégiées par
l’information,
d’un côté les protestations
étudiantes aux
visées réformistes, avec cet exemple de juin 2003
où l’extension hors de la capitale parut tendre
vers la
radicalisation d’un mouvement à l’issue
duquel 4 000
personnes auraient été
arrêtées ; de
l’autre les actions rituelles contre les ambassades
occidentales,
menées par les jeunes miliciens en défense du
régime, de ses projets nucléaires en particulier,
ainsi
donc toujours soumises à l’actualité
étatique et médiatique. En 2005, les agitations
de la
province vont se concentrer dans la partie ouest du pays,
d’une
part dans la région kurde où
l’hostilité
monte d’un cran au moment où la
présidence de
l’Iraq voisin vient d’échoir
à l’un de
ses leaders kurdistes, Talabani ; d’autre part un peu plus au
sud
dans la province arabophone du Khuzestan, après que le bruit
a
couru d’un projet étatique de recomposition
ethnique dans
cette région hautement pétrolifère
–
événement notamment relayé par Al
Jazeera, ce qui
lui vaudra d’être foutue dehors par le pouvoir.
Dans la
ville d’Ahwaz la plus animée de ce mois
d’avril,
durant deux jours au moins l’émeute prend pour
cible les
représentations de l’Etat, pour un bilan officiel
d’au plus 5 morts et 26 blessés, qui
s’élèvent officieusement
jusqu’à 62
morts et 400 blessés, l’une des sources
d’opposition
annonçant même un millier
d’arrestations.
En Equateur, les termes et les moyens du conflit mené
jusque-là sont changés, engendrant une
progression dans
la mise en cause. Sur la base d’une sorte de concertation
collective, initiée le 13 avril puis maintenue toute une
semaine, le mouvement
des forajidos constitue et développe une
force nouvelle, non plus inféodée aux dirigeants
de
l’opposition officielle. Dans cette perspective où
la
critique du pouvoir s’élargit, le mouvement
atteint sa
dimension la plus généralisable, en ce sens
comparable
à celle atteinte dans les rues de Bichkek lorsque
l’issue
imposée à la révolte s’est
trouvée
débordée, lorsque, réfutée
dans le pillage,
la clôture de la contradiction ouverte n’a pas
été acceptée comme allant de soi. Mais
en
Equateur, il faut dire que l’offensive ne s’est
jamais
déclarée ou prolongée de la sorte. Les charges de
la rue, les affrontements face aux flics, les destructions, sont
restés peu nombreux, peu intenses, avec deux morts, et pas
sous
les balles des flics – ceci s’expliquant aussi
parce que,
à l’image de son congénère
kirghiz,
Gutiérrez a rapidement perdu les moyens de se maintenir par
les
armes. Une fois son départ obtenu, après ce 20
avril la
puissance des forajidos s’est semble-t-il dissoute,
évaporée. Alors qu’ils avaient paru
s’inscrire dans la lignée de leurs devanciers
d’Argentine, qui en quelques jours expulsèrent
président sur président, et malgré les
voix
anonymes y ayant appelé, la dénonciation de
l’ensemble de la classe politicienne n’a pas
été suivie de davantage de
conséquences. Pour
être au final demeurés en accord avec la
liquidation
d’un seul président, telle que l’a
officialisée une partie de cette classe politicienne, les
forajidos ont laissé là l’ouverture se
perdre. En
dépit d’un processus original
d’auto-organisation,
et d’une critique associée dans le discours, il
semble que
ce discours se soit suffi à lui-même, dans
l’intention seulement projetée, ce dont un certain
positionnement citoyenniste, légitimation middleclass de la
contestation en ce sens louée dans l’information,
aurait
été la meilleure preuve.
L’idée de se
constituer hors des médiations établies a
seulement
plané, sans atteindre de cette façon à
la
portée, négative et positive, des ruptures
pratiques non
concertées.
Au soir du 20 avril dans les rues de Belize City, à la suite
de
plusieurs jours de grève dans un secteur public,
c’est par
contre la jeunesse qui déferle au-delà des
réclamations convenues, et le « day of political
protest
» se poursuit en une « night of indiscriminate
looting
», avec un mort et une centaine d’arrestations.
Dans
l’Amérique latine, et en particulier dans
l’Amérique centrale où en ce printemps
l’agitation sociale gagne Nicaragua et Panamá,
c’est
alors le seul endroit lacéré de la sorte par
l’éclair de l’émeute et du
pillage. A
Managua, un mouvement initié contre une hausse des prix des
transports évolue jusqu’à mettre le
président nicaraguayen dans son viseur. Mais dirigeants et
mots
d’ordre de l’opposition officielle dominent, sans
débordement, si ce n’est ce 26 avril
où, dans une
étonnante ressemblance miniature avec ce qui s’est
joué une semaine plus tôt à Quito, une
marche sur
le palais présidentiel est l’occasion
d’un bel
escrache quand son pensionnaire s’essaie à la
conciliation. Signe d’une tension persistante, un
état
d’urgence sera tout de même
décrété
à la fin mai, mais nous n’avons pas
constaté
d’autres preuves sérieuses que le conflit se
serait
approfondi, ni alors ni depuis.
Sérieuses, les suites le sont par contre au Togo depuis le
24
avril. Contenue dans les dernières semaines, la
colère
éclate dès ce dimanche de vote où
premièrement, il ne sera pas dit que la gestion
policière
de la fraude sera laissée sans réponse, elle dont
les
agents, les lieux, les instruments, sont en conséquence
attaqués ; puis de façon encore plus cruciale
deux jours
plus tard, à la proclamation de la victoire du fils
héritier, où les affrontements et les pillages se
répandent qui creusent les termes d’une rupture
conquérant sa portée critique majeure. Alors
qu’elle pouvait jusque-là se poser en
représentante
bafouée de l’ensemble des victimes de la
dictature,
l’opposition légaliste ne peut plus même
suivre ce
qui lui échappe. L’arnaque du processus
«
démocratique », son fonds de commerce,
n’est plus
que le déclencheur d’une progression qui
l’exclut.
Renvoyées à leur fonction
d’édulcorant de la
mise en cause et du conflit, les visées
réformistes sont
dépassées dans le durcissement de
l’insoumission. L’intensité
conflictuelle se manifeste d’une façon encore
supérieure à celle de Bichkek, comme le prouve la
répression qu’il a été
nécessaire de
déployer contre les révoltés et leurs
barricades
âprement défendues, parfois à
l’arme à
feu, avec ce cas significatif de la ville d’Aného
un
moment tombée aux mains de ses habitants
insurgés. Telle
qu’elle s’est insinuée dans la campagne
électorale, la division préétablie
persiste, avec
par endroits des actes violents qui n’auraient pas tous la
clarté de la vengeance contre les suppôts du
régime. S’il ne paraît pas
qu’elle domine les
débats, elle s’ajoute cependant aux effets de la
répression engagée par ses professionnels en
uniformes.
Dès le 28 et bien qu’on tente de lui
résister,
l’imposition sanglante de l’ordre prend le dessus.
Ecumant
les quartiers insurgés de Lomé et
d’ailleurs, les
militaires raflent et mitraillent – dans des
opérations
menées, sinon avec le soutien direct du gouvernement
français, tout au moins sous le commandement d’un
état-major comptant des officiers français dans
ses
rangs. Tandis que des milliers de Togolais s’exilent vers les
pays voisins, les
représailles se poursuivront après
l’offensive
mâtée, pour des bilans officieux allant de 400
jusqu’à 800 morts, et de milliers de
blessés,
largement au dessus des premiers délivrés. Et
cette
annihilation meurtrière, répression des
têtes par
le biais de celle des corps, a donc été
passée
sous silence dans ce qu’elle sert en
vérité
à anéantir sur le terrain, pour que ne soit
conservée que la version rebattue
d’énièmes
et habituelles violences politiques à
l’africaine.
Malgré tout,
l’irréductibilité de la rue
indignée a prouvé comment les perspectives
peuvent
différer à la disparition d’un vieil
autocrate.
Comme si elle n’avait fait que donner le signal à
l’entame de bien d’autres liquidations, les rues
togolaises
en sont devenues le lieu de la décision, là
où
durant plusieurs semaines l’aspiration au changement a
dû
circuler, s’imprégner, se discuter et se
reconnaître, si bien que tout encadrement s’en est
trouvé submergé. Tancés par leurs
homologues
étrangers, aux mêmes visions figées
excluant tout
changement de ce calibre, les traficoteurs de la constitution en
pressentirent peut-être la menace en février, ne
se
résolvant qu’à une reculade
momentanée, un
leurre ; avant qu’en avril, ils n’abattent la
révolte à la dangerosité
décuplée.
Début mai, tandis que du vacillement de l’Etat
kirghiz les
effets sont à peine dissipés, la
révolte regagne
le centre de l’Asie, simultanément en Afghanistan
et en
Ouzbékistan. Ces deux Etats partagent un court
tronçon de
frontière en plein dans cette zone où la division
spectaculaire mondiale agit avec force, que ce soit pour alimenter
à distance son fantasme médiatique, ou pour
servir
d’alibi à la répression
étatique, comme
Karimov l’autocrate ouzbèk ne s’en
privera pas pour
justifier l’anéantissement de la
révolte, en
même temps que divers récupérateurs
l’encouragent, comme c’est
particulièrement le cas
en Afghanistan. Alors que, dans la convergence des actes insoumis,
c’est au contraire son inadéquation qui se montre,
quand
s’y jouent la nécessité et la
possibilité de
sa critique. Au-delà de la contestation
prévisible du
blasphème propagé dans cette attente, ce sont
ainsi trois
jours de troubles qui essaiment en plusieurs lieux de
l’Est
afghan, dont surtout le 11 à Jalalabad où
l’émeute est la plus forte, et se
déploie dans un
élan ravageur qui n’épargne rien de ce
qui lui
tombe sous la main, des simples boutiques aux locaux de
l’ONU, en
passant par la télévision locale.
Visés, flics
afghans et soldats américains tuent, comme ils devront le
faire
les jours suivants à mesure que l’extension
à
d’autres régions prendra un tour plus
inquiétant.
Entre temps, c’est dans l’est de
l’Ouzbékistan
autour de la ville d’Andijan, dans la vallée de
Ferghana
enclavée dans l’Ouest kirghize, que
l’Etat va se
trouver confronté à une rébellion
décidée, sous plusieurs formes.
Déjà au
cours des mois antérieurs le mécontentement
s’est
fait
sentir : dans la même vallée en novembre 2004,
à
Kokand où des milliers de « furious market rioters
»
se seraient élevés contre une
réglementation
portant préjudice à ce qui semble être
l’une
des activités principales de la survie, pour,
d’après une source de type activiste, «
the largest
and most violent mass protest against the Uzbek government seen in more
than a decade » ; et plus récemment, fin mars,
mais dans
une autre partie du pays plus à l’ouest,
où une
« police station » a été assaillie par
des centaines de protestataires paysans. A compter du 10 mai
à
Andijan, ville d’environ 350 000 habitants, des
rassemblements se
tiennent à l’occasion du procès de
suspectés
opposants au régime. Dans la nuit du 12 au 13, ce serait un
groupe armé qui lance les premières attaques,
éventrant une
prison dont sont libérés des centaines de
détenus,
puis conquérant le siège régional du
pouvoir.
Parmi les prisonniers libérés figurent les
opposants
« islamistes » en procès, dont
l’un est alors
désigné en leader de la rébellion,
comme le
même genre de dirigeant le sera à propos de la
situation
des jours suivants à Il’ichevsk-Kara Su
–
agglomération coupée en deux par la
frontière avec
le Kirghizistan. Pour l’heure à Andijan,
c’est
surtout une présence massive qui succède aux
attaques de
la nuit. Les rues, où l’on se rassemble par
centaines,
peut-être par milliers, s’agitent de la vindicte
contre
Karimov, dans l’impression qu’elles deviennent
aussi le
terrain d’une progression aux allures
émeutières.
Alors, dans les règles d’un
régime policier à l’ancienne, une
répression
extrême s’abat contre tous ceux à sortir
du rang.
Dès la soirée du premier jour la
révolte possible
est matée dans la débauche de mitraille. Du
côté des premiers assaillants armés et
surtout de
la foule, les morts vont se compter par centaines ; tandis que plus
d’une trentaine de soldats resteront sur le carreau. Des
habitants bien moins nombreux se rassembleraient encore le samedi dans
la ville complètement militarisée où,
isolés, des échanges de tirs persisteront les
jours
suivants, mais d’Andijan l’urgence est
désormais
à la fuite, principalement en direction de la
frontière
kirghize d’abord fermée par ses flics, puis en
partie
rouverte aux « réfugiés ». Si
la
répression s’abat aussi rudement, semble-t-il,
à
Pakhtabad, où il y aurait 200 morts mais sans
qu’on en
sache plus, c’est à Il’ichevsk-Kara Su,
où
depuis Andijan on afflue, que le retour à l’ordre
paraît contesté le plus fort. Le 14 mai dans sa
partie
ouzbèke, des affrontements soutenus se concluraient par
l’expulsion momentanée des bras armés
et
représentants de l’Etat. La date est incertaine,
mais il
se peut que la reconquête de cette ville, où il y
aurait
eu encore une centaine de morts, n’ait réussi que
cinq
jours plus tard, sans affrontements de l’ordre de ceux du
samedi.
Les cadavres ouzbèks s’amoncellent à
ceux du Togo,
où d’ailleurs les représailles se
poursuivent sans
doute dans le même temps. Inhérentes,
nécessaires
à l’ordre mondial, de telles tueries contre la
révolte n’ont donné lieu
qu’aux quelques cris
d’orfraie convenus, alimentant à bon compte la
condamnation d’excès ordonnés par des
gestionnaires
de type dépassé suivant les standards
occidentaux,
dictateurs africain ou stalinien à peine
relookés.
Les réprobations hypocrites ne portent que sur la
méthode
employée, dans la seule déploration du non
respect de
soi-disant droits de l’homme, en fait celui des
méthodes
coercitives suivant lesquelles l’effusion de sang
n’est pas
recommandée, d’après la
négation
généralisée de tout conflit autre que
militaire et
étatique. Dans cet état de fait, c’est
bien la
nature fallacieuse de la défense moralisatrice du
modèle
dominant qui est rendue à elle-même, telle
qu’elle a
par exemple été convoquée pour
justifier
l’invasion guerrière de l’Afghanistan
puis de
l’Iraq. Dans un rapport onusien à propos du Togo,
la
CEDEAO déclare que « le scrutin a globalement
répondu aux critères et aux principes
universellement
admis en matière d’élection »
: le
double langage est bien la norme. L’expérience
togolaise,
quoique quelque peu déviante, a en effet
vérifié
qu’universellement le choix offert n’est que celui
de se
soumettre à l’usurpation du pouvoir et au principe
de son
maintien, quel qu’en soit le prix. L’ensemble
mondial des
gestionnaires complices de l’Etat ne veille
qu’à
cela. Pour notre part, nous disons qu’il faut savoir
qu’en
ces quelques mois de 2005, ce sont peut-être
jusqu’à entre deux et trois milliers de personnes
à être tombées sur les divers fronts
qu’elles
ont ouverts contre la continuation de ce même ordre.
En Bolivie, surtout à partir de mai puis jusqu’au
milieu
du mois suivant, un vaste mouvement se développe sur la base
d’un désaccord déclaré au
sujet de la
nouvelle législation sur les hydrocarbures. En partie
définie à la suite d’un
référendum
promis fin 2003 et tenu en juillet 2004, celle-ci est en passe
d’être promulguée, mais ce projet est
perturbé par les pressions rivales émanant de
deux camps
principaux. D’une part celui qui défend la
conservation de
ses privilèges et de ses profits, de l’autre celui
qui
milite pour davantage de réforme, tendance
nationalisation/assemblée constituante, dont les appels aux
mobilisations de la mi-mai se doublent de celui à la
démission du président, ce Mesa conciliateur en
place
depuis octobre 2003. Ainsi, la contention de la révolte en
2003,
et sa validation par les concessions anesthésiantes
d’alors, déterminent entièrement
l’agitation
de 2005, et le discours dominant, par la mémoire
tronquée
qu’entretiennent les informateurs relayant les castre-parole
de
la contestation, ne se prive donc pas de signifier que la
pauvreté de 2005 ne ferait que prolonger ce qui aurait
été celle de 2003. Sur le terrain, on assiste en
effet
à une sorte de répétition de la
« guerre du
gaz ». Mais ce ne sont que ses résidus inoffensifs
qui
surnagent, amalgamés et soumis aux objectifs
réformateurs. Avec l’occupation
d’exploitations
d’hydrocarbures, on retrouve les blocages
conséquents
à l’échelle du pays, les marches sur la
capitale
depuis plusieurs points du pays, celles dans le centre de La Paz
à nouveau sous blocus et qui rassemblent sans doute,
certains
jours, plus de participants qu’en 2003. Mais d’El
Alto on
descend désormais bien en rangs plutôt
qu’on
déferle en furie ; et si ça
s’échauffe, les
gaz et les matraques ont remplacé les armes de guerre. A
aucun
moment le conflit ne conquiert dans les rues, par la rue, une
intensité négative, offensive, tel que le
débat
reprendrait là où il avait
été
laissé à l’éviction de
Lozada. En
dépit de quelques secousses,
l’évolution de la
situation n’offre pas d’ouvertures, à
rapprocher par
exemple de l’Equateur. Domestiqués,
enrégimentés, les partisans de la
réforme valident eux-mêmes la sclérose,
maintenue
jusqu’à aujourd’hui.
En parallèle le Panamá s’agite
à son tour.
Si la mobilisation s’initie sous l’égide
d’un
regroupement d’organisations de l’opposition
officielle,
contre un projet de réforme dans la gestion
(sécurité sociale), et ne paraît
surtout faite que
de manifestations réactives aux dates de discussions
parlementaires fixées par le pouvoir, en plusieurs points du
pays grève et blocages se prolongent en juin, de telle sorte à
avoir pu laisser présager une mutation plus
incontrôlable
de la situation, comme aurait pu encore
l’accréditer
l’apparente reculade du pouvoir repoussant son projet. Mais
à la suite du Nicaragua, et comme en Bolivie, ni la
mobilisation
massive ni les éclats de tension perceptibles ne
débouchent sur un débordement
conséquent, pas plus
que sur une expérience à la manière
équatorienne. Finalement, cette situation est encore
représentative de la tendance générale
à
l’échelle du continent, confortant les candidats
alternatifs aux postes du contrôle gestionnaire.
Où
l’on voit comment, en dépit de
l’expression de
contestations visiblement unanimes, c’est la fixation
centrale
sur le thème de la gestion qui l’emporte et
confirme son
ancrage. Dans cette partie du monde par là
unifiée, la
révolte s’en trouve d’autant plus sur la
pente
descendante. Quand dans la même période des
perspectives
bien plus riches se découvrent, au contraire des aspirations
sous contrôle y dominent, aux orientations
prédéfinies, aux mots d’ordre
défensifs,
pour l’établissement d’un conflit au
rabais, et du
faux débat attenant. En Bolivie, la démission de
Mesa en
juin ouvre la voie à la tenue
d’élections, qui en
décembre valideront l’accession de Morales au
pouvoir. Un
an plus tard, ce sera simultanément au Nicaragua et en
Equateur
que le vieux sandiniste Ortega et le plus moderne Correa viendront
compléter la brochette des degauches promus aux manettes.
Si la montée de sève a été
décapitée au Togo, elle n’en est pas
pour autant
annihilée à travers le continent africain
où,
quoique dans des proportions moindres, la révolte revient en
RDC, en même temps qu’elle pointe dans les rues de
la
capitale éthiopienne à la publication de
résultats
électoraux favorables au parti au pouvoir. Trois jours
courant
juin, la contestation s’exprime, de la part
d’«
étudiants », d’habitants,
d’« ouvriers
», contre lesquels les répresseurs font
peut-être
plus d’une trentaine de morts, auxquels
s’ajouteraient
trois milliers d’arrestations. De façon plus
secondaire,
la Guinée se distingue à
l’entrée de
l’été, pour ce qui semble plusieurs
jours de
pillages dans les quartiers de Conakry.
Depuis les « accords de paix » en 2003 on promet
des
élections aux Congolais, dans un pays qui n’en a
pas
connues depuis une quarantaine d’années, mais
depuis
janvier, c’est le possible report des législatives
et
présidentielles prévues pour le 30 juin qui
s’annonce. Des manifestations s’ensuivent,
dès
janvier dans la capitale, puis à Mbuji Mayi en mai,
principale
ville du Kasaï Oriental et « base » de
l’Union
pour la Démocratie et le Progrès Social,
principal parti
non gouvernemental ainsi donc défavorisé par ce
changement de programme, dont les appels contestataires de la bisbille
électorale entretiennent la tension, comme en
témoignent
les attaques contre les sièges des partis gouvernementaux et
des
affrontements « partisans ». Mais des
agités
semblent bien s’écarter aussi de ce sentier battu,
et ils
se heurtent aux flics. Déjà le 10 janvier les
tirs
policiers ont fait au moins quatre morts, puis deux le 17 mai
où
des soldats onusiens ont été
dépêchés. Le 30 juin à Mbuji
Mayi,
déjà agitée le 22 puis le 25 avec
plusieurs morts
ce deuxième jour, et à Kinshasa, auxquelles
s’ajoute Tshikapa dans le Kasaï Occidental, des
milliers de
manifestants, dont certains caillasseurs, essuient une
répression aux allures disproportionnées, qui
fauche
entre 6 et 10 personnes, voire peut-être plus du double.
Ensuite, si la tension perdure, jusqu’aux combats
armés
dans la capitale entre hommes de main des candidats, ce sera
principalement sous l’influence encore plus dominante du
contexte électoral, avec la tenue du scrutin en juillet 2006
puis d’un deuxième tour en novembre de la
même
année. Sinon, outre des colères de mineurs
artisanaux
à Kolwezi et Likazi respectivement en avril 2006 et mars
2007,
mentionnons une opération répressive dans le Bas
Congo le
30 juin 2006, à laquelle sera donnée une rude
réponse dans un début de soulèvement
en
février
2007.
D’une façon voisine de la Chine,
c'est-à-dire sur
un mode plutôt mineur, éclaté, dans la
continuité des formes observées
jusque-là,
l’agitation perce en divers points du territoire
algérien.
En janvier l’augmentation du prix du gaz et du mazout a
donné lieu à une large contestation, que
plusieurs
jaillissements émeutiers ont éclairée,
d’abord à Birine dans la wilaya de Djelfa, puis
dans des
localités des régions de Bouira et Tiaret au sud
d’Alger (au moment même où une partie du
mouvement
coordonné kabyle négociait avec le
souple Ouyahia la mise en œuvre de la plate-forme
d’El-Kseur). La fréquence se resserre encore au
mois de
juillet, à nouveau dans des régions
jusque-là
épargnées : à Béchar au
sud-ouest entre le
6 et 12, où la condamnation d’émeutiers
à la
prison entraîne la reprise des affrontements ; et
à
Tamanrasset en parallèle, le 10 et le 11, mais loin au sud
en
plein Sahara, où l’on pille ; avec
encore, quoiqu’en dessous, Takhmaret le 29, dans la
région
de Tiaret au nord-ouest.
Les sorties gueuses
algériennes demeurent malgré tout très
éloignées des plus haut points alors atteints
dans la
mise en cause contre la dictature mondiale sur la décision.
Régulières, quand la protestation sans offensive
de la
sorte se manifeste de façon quasi quotidienne, elles ne
touchent
alors que de petites
villes, restant seulement fugaces.
Si la situation en Iran présente des similarités
avec
cette dernière, leurs moments respectifs
s’entrecroisant
au cours du mois, comme les pics d’Iran le font avec ceux du
Yémen et du Soudan, l’éclatement et la
séparation entre les foyers y tendent alors davantage
à
être dépassés. En Iran, la
concentration dans le
temps paraît plus porteuse d’une possible
convergence,
quoique celle-ci se mesure surtout à la
répression subie
partout. Aux éléments contextuels
censément
favorables aux Kurdes s’ajoute
l’élection
d’Ahmadinejad à la présidence
le 24 juin. Au
sortir d’une gouvernance plus modérée
en
comparaison – et qui jouait sur cet
équilibre
à la
tête de l’Etat, entre un président
réformateur et une frange conservatrice –
ce
changement peut être perçu
comme la porte ouverte à un resserrement
répressif,
susceptible de se porter contre les dites minorités, non
persanes, non persanophones. Davantage peut-être
qu’au
Khuzestan, où dans la même période et
comme par
hasard des attentats font leur apparition, il se pourrait que dans la
région kurde l’emporte une tendance
où les accès contre le pouvoir central et sa
présence policière entretiennent une posture
finalement
sous contrôle, dans l’identification
exclusive à la minorité opprimée. Si
l’on y
ajoute le
biais spécial induit par les sources militantes, ces raisons
font que nous ne parlons pas de soulèvement à
propos de
ces faits. Néanmoins, ils sont à souligner dans
la
confluence de leurs charges.
Dans la région kurde, et surtout dans la petite ville de
Mahabad, des affrontements ont repris le 15 juin, mais
d’apparence mineure, d’autant qu’ils ne
paraissent
que réagir à l’accession au pouvoir du
nouveau chef
du gouvernement autonome du Kurdistan iraquien. Le mois suivant, des
« activistes » subissent agression et lynchage
policiers,
et parmi le groupe visé, l’un des jeunes succombe.
A la
suite de cette mort, le 12 juillet dans Mahabad, connue comme
ville
symbole du nationalisme kurde et de la persécution des
Kurdes
d’Iran, des centaines d’habitants conspuent le
pouvoir puis
des affrontements opposent défenseurs du régime
de la
contre-révolution et
« counterrevolutionaries », tels
que la presse d’Etat les dénomme. La tension
paraît
se prolonger jusqu’au 16, où un chef flic pourrait
avoir
été tué – tandis que le
nombre des victimes
du côté des émeutiers n’est
pas donné
(un rapport d’Amnesty International daté de mai
2007
parlera au conditionnel d’une vingtaine de tués)
–
et plusieurs villages et villes de la même région
sont
concernés, dans les provinces
d’Azerbaïdjan
Occidental et du Kurdistan. Après presque dix jours sans
nouvelles, et tandis que le 19 la capitale pointe son nez quand la
destruction forcée d’habitations de bidonville
donne lieu
à des affrontements, le 24, ce même jour
où la
colère d’Awhaz revient au premier
plan, celle de la région kurde se prolonge à
Sardacht
(Azerbaïdjan Occidental), dans l’expression
d’une solidarité dont le mot d’ordre se
traduit dans
des actes de confrontation directe. Tandis que 600 personnes auraient
été arrêtées au cours de
juillet, la
prolongation atténuée s’observe
jusqu’à début août dans cette
région :
le 1er à Sanandaj, capitale de la province du Kurdistan, la
répression meurtrière d’un
rassemblement lié
au déclencheur des émeutes de Mahabad donnerait
lieu
à une riposte émeutière, puis le 3
à Saqqez
où le même genre d’offensive
paraît plus nette
encore, comme elle retrouve les mêmes cibles que chez les
«
arabophones », où il se peut que plusieurs jours
d’agitations se soient succédés
à partir de
la reprise du 24, où la contre-attaque des manifestants
aurait libéré des prisonniers.
« Iranian authorities said the
unrest was not ethnically motivated, but Kurdish leaders disagree
», et ces derniers, dont l’émeute
éclate
l’encadrement, ont bien besoin d’exprimer leur
désaccord avec ce qui leur
échappe. L’expression ethniquement
motivée de la
colère est un non-sens. Quant à elles, les
autorités centrales reconnaissent à leur
façon la
communauté des mêmes actes commis en
plusieurs points d’un territoire dont les divisions de
l’intérieur sont aussi bien rendues à
leur
contingence par le même mouvement. Le 28 juillet alors que
les
déploiements répressifs sont en cours dans les
provinces
de l’Ouest, c’est au nord-est du pays,
près de
Mashhad, que les flics seraient contraints d’intervenir pour
calmer des milliers de mécontents marchant sur la mairie,
après la répression d’une manifestation
dite en
faveur d’une réforme administrative. Au
début du
mois d’août les différentes agitations
paraissent
résorbées, quoiqu’on en ait
observé
d’autres traces mais affaiblies dans les mois suivants. A la
suite de cet été chaud succède une
accalmie
à l’échelle de l’Etat,
jusqu’au «
soulèvement azéri » de mai
2006 : à la
suite de ce qui apparaîtra comme une nouvelle provocation
discriminatoire, c’est encore sur plusieurs jours, et dans
plusieurs villes de
l’Ouest, dont sans doute la même Naqadeh
touchée en
cet été 2005, que l’on
s’en prendra aux flics,
banques, bâtiments administratifs, la répression
faisant
peut-être plus d’une vingtaine de morts.
Au cœur de l’été et en
parallèle des
agitations iraniennes, au
Yémen entre le 20 et le 22 juillet,
puis au Soudan les
trois premiers jours du mois d’août, deux
derniers soulèvements brefs et puissants viennent clore
cette
période de quelques mois, après quoi de telles
contractions négatives ne seront plus atteintes
jusqu’au
courant de l’année suivante. Alors,
Yémen et Soudan
peuvent aussi paraître en deçà de
l’ampleur
prise sur les fronts les plus importants ouverts dans les derniers
mois, au Togo, au Kirghizistan, et même en Equateur,
là
où des mouvements ont mûri pour
s’étendre sur
une certaine durée. Cependant, dans leurs surgissements plus
foudroyants, jusqu’au cœur des capitales, chacun
à
sa manière rejoint le même élan, la
même mise
en cause frontale, dont la nature est encore confirmée dans
l’unité des actes commis, et de ce
qu’ils nient. Une
fois de plus des manœuvres gestionnaires, ou ce qui
apparaît comme tel, se trouvent en butte à leur
rejet immédiat et brutal depuis les rues. Au
Yémen, pour le plus fort des deux, lorsque veut
s’imposer
une hausse des prix, puis au Soudan, à la mort suspecte du
tout
nouveau vice-président. Dans deux situations où
les
voiles puissants recouvrant le conflit latent sont
déchirés par ceux qui l’ouvrent en
s’y
jetant, démentant ce qui n’est que
policièrement
décrété et vulgairement mis en
spectacle à
propos du monde en général, et de ces deux Etats
en
particulier. Le surgissement des gueux est à la mesure
inverse
de cette pauvreté entretenue, qu’on ne
s’imagine les
Soudanais qu’en impuissantes victimes du Darfour, dans une
dramatisation d’ailleurs aussi vite disparue que la mode
s’en était instaurée, ou les
Yéménites en arriérées
populations
engoncées dans un mix de traditions tribales et de foi
religieuse.
Depuis sa réunification en un seul Etat au début
des
années 1990, le Yémen constitue l’un de
ces
territoires où les préceptes de la gestion
économiste mondiale s’imposent avec le plus
grossier des
mépris. Comme ce fut déjà le cas en
1992
semble-t-il, puis encore en 1998, en ce mois de juillet une nouvelle
hausse des prix déclenche la furie, affrontements et
pillages,
qui à partir de Sanaa et en trois jours à peine
gagnent
plus d’une dizaine de villes. En même temps que la
destruction des commerces désintègre le respect
de la
marchandise, la colère se porte clairement contre la classe
dirigeante, sa corruption, son iniquité, dont les
propriétés et ministères sont
assaillis.
L’extension rapide et unanime, au bord de
l’insurrection,
nécessite l’intervention militaire de
blindés et
plus de deux milliers d’arrestations, tandis qu’on
dénombre plus d’une quarantaine de morts et
jusqu’à 400 blessés, avec des
dégâts
importants du côté des répresseurs du
soulèvement, dont plus d’une dizaine seraient
tués
et 255 blessés – ce bilan assez inhabituel
s’expliquant par l’usage d’armes
à feu du
côté des soulevés. A ce sujet, si
l’on
constate la présence d’organisations tribales
possiblement
influentes jusqu’au cœur, ou presque, de
l’événement, pour autant son
déroulement le
plus entier n’en est pas déductible –
cette
tradition est d’ailleurs intégrée
à la loi
étatique, comme l’une de ses composantes. Et
à
propos du cachet « islamiste »
communément
apposé au Yémen depuis la « guerre du
Golfe »
de 1991, il faut signaler ici que des imams
s’élèvent eux-mêmes contre ce
qu’ils
dénoncent en « actes de sabotage ».
Etatique,
religieuse ou tribale, c’est la loi
édictée dans
ces différentes dimensions concurrentes que la
révolte
transgresse.
A peine une semaine plus tard au Soudan, le 30 juillet, l’une
des
figures des camps opposés dans la guerre, tout fraîchement
nommée vice-président, disparaît dans
le crash de
son hélicoptère. A l’annonce de ce fait
deux jours
plus tard les rues de Khartoum sont envahies, comme celles
d’autres villes. Dans un premier temps aussi
dévastateur
qu’au Yémen, l’assaut des anonymes prend
cependant
une autre tournure, dès le premier jour peut-être,
plus
sûrement les deux suivants, quand les
déterminations de la
vieille division entre Nord et Sud du pays paraissent
l’emporter.
Tandis qu’une telle orientation n’avait fait que
poindre au
Togo, il semble bien qu’ici, telle qu’elle
s’est
établie depuis l’indépendance de 1956
puis
ancrée au gré des différents
épisodes de
guerre civile, elle devienne vite dominante. Dès lors, la
dégénérescence
presque immédiate en ce
qui paraît des représailles
avérées entre
pauvres devient le moyen supplémentaire d’une
répression policière déjà
brutale, les deux
se partageant au final un bilan de 90 tués et d’un
millier
de blessés ; tandis que jusqu’à 3 700
personnes
seraient arrêtées. Alors que le
déclenchement des
troubles portait aussi en lui la perspective de son
unanimité
subversive contre le régime des faux ennemis
associés,
dont les représentants de chaque camp se prononcent en
chœur contre la prise des rues destructrice, celle-ci se perd
aussi dans cette automutilation.
Voilà ce que nous pouvons montrer de cette
période mouvementée et importante de quelques
mois, et
qui prend d’autant plus d’éclat si
l’on se
figure ce qu’un spectateur moyen aura gobé comme
informations d’importance sur le monde dans le même
temps,
tout en ayant peut-être vaguement entendu parler
d’une
« révolution des tulipes » kirghize et
d’une
« crise politique » togolaise. A savoir
l’entretien
du chaos iraquien et ses enlèvements de journalistes
occidentaux, ou le spectacle du Darfour, ou les inquiétudes
autour de l’élection du président
iranien, ou le choc des attentats de Londres.
D’autant que de la révolte proprement dite, il est
fort
probable que dans la plupart des têtes gouvernées
par la
matraque médiatique, le seul souvenir qui reste
aujourd’hui de 2005 ne soit que celui, si évident
parce
que si officiel, des incendies de voitures dans les banlieues
françaises.
Seconde partie de 2005, vues d’Occident
Dans la progression générale de
l’exposé,
ouvrons ici une sorte d’aparté, dont la forme et
le
contenu n’impliquent pas cependant qu’il
importerait moins.
C’est son objet général, que nous
nommons Occident [11],
qui lui vaut cette place à part, à
l’image de
celle qu’ont dans le monde les Etats qui le composent, et
relativement à ce qui caractérise la
révolte qui y
est survenue dans les temps actuels. Dans cet espace de
l’imprégnation la plus ancienne et
répandue des
bornes de l’existence sociale admise, dont
l’expansion
s’imposant au monde peut ailleurs
s’avérer, parfois,
l’élément déterminant dans
l’irruption
de la contradiction par les rues, l’étau de la
résignation règne en maître :
l’observation a
montré, et confirmé, que c’est
là
qu’on s’insurge le moins. Plus
particulièrement, cet
espace est aussi la place d’où nous parlons. Si
l’on
y rencontre l’expression individuelle de
l’insatisfaction,
elle n’apparaît que trop souvent
réfutation
superficielle des apparences de l’implacable, de ce qui en
maintient l’illusion. Mais si dans les rues,
incontrôlée et offensive, la révolte en
Occident
est d’une stature inférieure, elle n’en
est pas
absente pour autant, comme cela s’est tout
particulièrement montré en cette seconde partie
de 2005,
principalement aux Etats-Unis, en Irlande du Nord, en France. A
l’instar de ce qui paraît globalement du monde, et
depuis
l’invisibilité où elle demeure sinon
maintenue, une
frange monte aussi à l’assaut, qui dès
lors ne se
conforme plus à ce dont on lui fait miroiter
l’accès massif, en même temps
qu’on lui refuse
massivement.
Du négatif aussi
Fin août 2005. La catastrophe annoncée,
l’ouragan
Katrina, submerge et détruit la Nouvelle-Orléans.
Une
partie seulement de la population évacuée, ceux
qui
restent se retrouvent livrés à
eux-mêmes. En
même temps que tardent les secours, puis qu’ils
s’organisent mal, des pillages
s’étendent à
travers toute la ville. Dénonciation immédiate,
si
l’on peut dire, puisque par les voix assermentées
habituelles, détentrices du pouvoir de médiatiser
le plus
fort. La représentation dominante donnée sur la
Nouvelle-Orléans est le chaos : chaos humain où
les
« victimes » laissées à
pourrir ne
deviendraient plus qu’une sorte de barbares ; et
désordre
« criminel », quand les lois
d’accès à
la marchandise ont été emportées dans
l’inondation, et qu’on se passe donc de leur
respect. Dans
la double condamnation a priori du pillage et de tout agissement
incontrôlé, les informateurs font leur miel de
rumeurs
qu’ils relaient largement, au service de la police.
Isolés, si seulement ils ont été
commis, viols et
autres « crimes » l’auraient surtout
été à l’intérieur
des deux grands
bâtiments, Superdome et Centre de conférences,
où
sont parqués, entassés, les centaines
d’habitants
qui n’ont pu ou voulu évacuer, et c’est
sur cette
base que l’amalgame est monté en
épingle, à
propos de ce qui se passerait à
l’échelle de la
ville entière. Fausse car ce qu’elle rapporte,
dans
l’impression générale qu’elle
sert à
répandre, n’a pas eu lieu, la rumeur est vraie
pour ce
qu’elle montre des croyances et des
préjugés de
ceux qui la colportent et la consacrent médiatiquement
–
et au regard de l’effet produit, leurs éventuelles
révisions postérieures n’y changent
rien.
Contre les profanateurs de la marchandise, l’intervention de
l’Etat est donc avant tout policière –
avec
l’utilisation de soldats revenus d’Iraq, ce qui ne
serait
qu’anecdotique si l’on ne se souvenait de ce qui
s’y
produit en avril 2003 – et la mise en avant de cette
opération répressive permet de faire diversion
quant
à son incurie, dans sa prévention comme dans sa
réaction face à la catastrophe climatique. La
priorité consiste à s’opposer par les
armes
à tout agissement autonome, en même temps
qu’à tout plaisir hérétique
de la
disposition libre et directe des choses. Deux mois plus tard, au
passage de l’ouragan Wilma, c’est dans les villes
mexicaines de Cancún et Cozumel que plus d’un
millier de
personnes seront arrêtées en représailles
du
même genre de sacrilèges.
Si ce n’est peut-être lors du black-out
électrique
d’août 2003 au nord-est, ou d’autres
pillages
affectèrent aussi des villes canadiennes, des Etats-Unis
jusque-là ne nous étaient apparus que quelques
désordres sans commune mesure, qui se résument
à
des débordements lors de fêtes
étudiantes
arrosées ou de spectacles sportifs, comme on
l’observe en
Nouvelle-Zélande et en Australie – avec cependant
pour
cette dernière des tensions parfois plus vives de la part de
ses
« aborigènes »
ghettoïsés. Pour ce qui
concerne cette brève évocation des Etats
occidentaux tout
de même apparus dans le champ de l’observatoire,
mais de
façon toujours périphérique, on peut
encore
signaler l’Espagne (avec notamment un mouvement de
grève
prolongé de la part de dockers courant 2004), et plusieurs
désordres minimes ressemblant aux émeutes des
quartiers
français, par exemple en septembre 2006 à
Bruxelles, en
octobre 2007 à Amsterdam, à Montréal
en août
2008, après Copenhague en février de la
même
année.
De façon peut-être plus notable, mais qui reste
aussi
secondaire, viennent plusieurs Etats de cette zone interlope de
l’ancienne Europe de l’Est : la Hongrie
à
l’automne 2006, où l’aveu de mensonge du
premier ministre est suivi de deux jours d’émeutes
au
cœur de Budapest ; Tallin la capitale de l’Estonie
en avril
2007, où un différend d’aspect
nationaliste
déclenche l’émeute (les deux autres
pays baltes
s’étant eux-mêmes agités au
début de
2009, simultanément à la Bulgarie, à
l’occasion de manifestations anti-gouvernementales) ; la
Serbie
en février 2008, à la proclamation de
l’indépendance du Kosovo (d’une
façon
semble-t-il moins équivoque qu’en mars 2004) ; et,
non
plus dans cette zone européenne mais qui y sont rattachables
en
tant qu’ex-territoires soviétiques,
l’Azerbaïdjan en octobre 2003 et
l’Arménie en mars
2008, où des processus électoraux ont
été contestés dans les rues, assez
vivement au vu
de la répression subie en conséquence. Notons
enfin que
la grande Russie a paru demeurer quasiment vierge de tout
négatif, du moins d’après ce que nous
avons
été en mesure de constater.
Si d’une façon assez similaire que pour les
Etats-Unis rien de
conséquent n’avait retenu notre attention
à propos
du Royaume-Uni, dès le mois d’août puis
en septembre
2005, des villes d’Irlande du Nord, et Belfast en
particulier,
deviennent le théâtre
d’émeutes qui, si elles
s’apparentent aux affrontements ritualisés
à
l’occasion de cérémonies religieuses,
conquièrent une intensité inhabituelle. Nourries
à
la haine quotidienne vouée aux flics, plusieurs
journées
de frondes menées par des enfants et des adolescents
répondent alors à l’occupation
policière. Si
cela se produit en parallèle du règlement
officiel de
l’ancestral conflit territorial, qui lui offre encore de ses
vieux prétextes, on est bien plutôt
tenté d’y
voir la manifestation de la même jeunesse rebelle qui fait la
majorité des révoltes dans le monde. Quoique sous
l’influence de déterminations locales
spécifiques,
et dans des proportions incomparables, c’est aussi le
même
ordre contredit à Lomé ou Bichkek qu’on
affronte
à Belfast.
Car il ne s’agit pas de dissocier d’une
manière
définitive l’Occident du reste du monde, ce qui
équivaudrait à valider ce que
l’Occident se
représente de lui-même. Ses frontières
mouvantes le
traversent aussi de part en part, au contraire de ce qui se
représente couramment. De même qu’entre
la loi qui
s’impose et la volonté de s’y soustraire
la
contradiction traverse chaque individu, qu’il le reconnaisse
ou
non, la contradiction publique, sociale, est partout dans le monde.
Ceci dit, comme l’ont montré à la
sortie de
l’été 2005 les abordages massifs de
migrants sur les
portions territoriales espagnoles de Melilla et Ceuta
enclavées
au nord du territoire marocain, la forteresse occidentale ne
lésine pas sur la défense de ses
frontières en
dur. Moment au sujet duquel les commentateurs, à
propos de ce que les migrants convoiteraient, expliquèrent
dans toute leur morgue qu’il s’agirait de ce
modèle dont ils se
réclament, justifiant ainsi la protection de cet
enclos, le leur, où la majorité des populations
communie
dans son abandon à un mode de survie qui arrive encore
à
se croire le plus avancé.
Dans l’évaluation des rapports de forces
à
l’échelle du conflit mondial, il s’agit
de prendre
acte des différents stades atteints dans la
rébellion.
Les révoltés potentiels d’Occident,
« de
l’intérieur », se trouvent
placés dans une
position plus défavorable, parce que, dans une
répartition démographique où les
jeunes sont en
moins grand nombre, ils sont au cœur même des jougs
les
plus serrés et les plus ancrés. La même
domination
règne sur le monde, sur n’importe quel territoire,
à ceci près que dans l’ensemble de ceux
considérés par ailleurs, ou presque, ceux qui se
révoltent, hors du moment où ils le font,
partagent des
conditions de survie majoritaires inférieures aux standards
du
confort occidental. Alors qu’à
l’intérieur de
cette sphère, ceux qui leur ressemblent constituent des
minorités, numériquement, comme ils le demeurent
encore
dans les situations les plus négatives, ou qui tendent
à
l’être. Là où ailleurs les
superficies des
bidonvilles égalent ou surpassent les anciennes
délimitations des centres urbains qu’ils ont
transformés, en Occident on a plutôt affaire
à des
ghettos, néanmoins d’envergure, tel que
l’ont
révélé, en 2005,
l’apparition de la
Nouvelle-Orléans dévastée, avant celle
des
banlieues françaises en novembre.
Surreprésentation
A propos de
l’événement de novembre 2005 en France,
il faut
dire d’abord qu’il a
bénéficié
d’une exposition mondiale totalement délirante,
qui a
à la fois porté préjudice aux
incendiaires sur le
terrain, comme elle s’oppose à la
compréhension de
la révolte en général, à
l’appréhension du monde de ce point de vue. Ici,
la
révolte est mise en spectacle, dans une disproportion
incohérente au service de la domination. Si elle
n’en est
l’effet direct, ce genre de surreprésentation est
à
l’image de l’image que l’Occident se
donne, et
qu’il cultive à l’adresse du monde,
depuis cet
espace où se concentrent les émetteurs et les
carrefours
névralgiques de la culture industrielle et de la
représentation totalitaire.
Cet exemple français n’est pas le seul,
s’y
ajouteront par la suite la fausse révolte birmane en
septembre
2007, ou les dalaï-lamentations à propos de la
Chine en mars
2008, mais il est tout particulièrement
significatif, d’autant plus à nos yeux qui virent
bien qu’alors, la France ne fut pas à feu et
à sang, pas
plus que les actes de révolte, de nature plus «
brute
» qu’en de nombreux ailleurs,
n’étaient
proches de tout renverser.
En novembre 2005 en France, la
révolte a surgi d’une manière
inédite : par l’extension dans la durée
et
par les cibles visées, par la propagation à
travers le
pays, à laquelle l’information, locale au moins, a
aussi
contribué, c’est une unanimité
négative
vigoureuse qui a commencé à se
déclarer, sans
chefs, d’aspect irréductible face aux diverses
tentatives
de lui donner ses raisons, mettant aussi en perspectives une base
d’accord possible avec les révoltés du
monde.
Mais d’une façon retentissante, à la
mesure inverse
des occultations habituelles, l’image de la
révolte
s’y est substituée, jusqu’au point
où elle a
paru suffire à ses acteurs eux-mêmes, devenant
leurs
propres spectateurs et délaissant dès lors toute
capacité propre à la mener plus loin.
Même en
continuant à baffer du journaliste, ceux qui agissaient sont
passés sous le contrôle de la caricature
médiatique
déversée, sclérosant toute
possibilité de
progression. C’a été
là l’une des principales façons de
contenir ce
désordre naissant, qui a bien éclaté
tout de
même, et qui a donc subi ce sort. Outre ses effets sur le
terrain
et sur le moment, cette limitation dans la représentation
travaille contre tous les révoltés du monde, par
l’entretien de cette division entre les pauvres, qui oppose
le
spectateur à celui qui tombe dans
l’excès de la
révolte. Comme localement les
révoltés, à
l’image de leur parcage en banlieues, furent, et sont,
enfermés dans ce qui devient une identité
restrictive
d’émeutier professionnel,
« casseur »,
à l’adresse du monde et plus vulgairement encore,
l’image donnée n’a
été que celle d’un
dérèglement sans profondeur et
insensé, dans une
catégorisation de la révolte plus
prononcée
qu’à l’accoutumée,
à la mesure du
délire de la mise en spectacle. Le spectateur
n’est que conforté dans la
nécessité de se
protéger, en accord avec la police et la
télévision. Ramenés à une
violence
condamnée moralement et sans prolongement possible, le
négatif et la révolte ne le concernent pas.
Regardez,
ici, ces hordes désespérées,
dégénérées,
dépolitisées ;
regardez, là-bas, c’est à peine mieux,
mais
ceux-là, au moins, aspirent peut-être à
notre
misère.
Comme cette débauche confusionniste a recouvert plusieurs
mois
d’agitations significatives à travers le monde, du
moins
pour qui s’en serait enquis, en ce mois de novembre la
révolte dans le monde a d’autant plus
été tue. Alors que,
quoique dans des situations globalement inférieures
à
celles des premiers mois de l’année, des assauts
«
lointains » n’ont pas manqué, et de leur
présentation d’ensemble il s’agit
maintenant de
reprendre le fil.
En Algérie encore, où dans la semaine
où
Clichy-sous-Bois s’embrase, les flics tuent une voire deux
personnes dans la répression d’une
émeute à
Arzew près d’Oran, puis mi-novembre à
Laghouat,
où c’est là aussi la mort
d’un jeune
tué par un flic qui déclenche deux jours de
furie, ne laissant pas les commerces de côté. En
Turquie
dans la zone kurde au sud-est, plusieurs villes s’agitent au
cours du mois, après qu’on a découvert
l’implication de flics dans un attentat récent,
augurant
du soulèvement en passe de se déclarer au
printemps
suivant. Et surtout, en Afrique noire où depuis
l’ouest on
se déplace vers l’est, centralement en Ouganda et
plus
encore en Ethiopie, avec pour cette dernière la prolongation
de
ce qui avait commencé en juin ; tandis que de plus faibles
« échos » apparaissent, liés
à des
différends d’oppositions politiciennes, en
Tanzanie le 1er
novembre, puis au Kenya le 11, en parallèle de combats
entre bandes dans les bidonvilles.
A Kampala le 11 et le 12 novembre, ce sont d’abord des
protestations étudiantes qui inaugurent la confrontation
avec
les flics, au milieu de pillages commis aux alentours d’une
université, avec un mort, voire deux ; confrontation qui
s’intensifie à partir du 14. D’abord
rassemblés aux abords du poste de police où est
détenu un leader opposant récemment
rentré
d’exil, ils sont ensuite des centaines, peut-être
des
milliers, à prendre les rues. Certaines mairies sont
assaillies,
saccages et incendies s’étendent, là
aussi les
voitures brûlent, le mobilier urbain est
défoncé.
S’il paraît que la répression
s’opère
surtout à coups de balles en caoutchouc et de canons
à
eau, un mort s’ajoute aux premiers, abattu alors
qu’il
tenterait de piller, et encore un autre le lendemain où la
tension persiste. D’autres villes connaîtraient des
désordres, mais il n’en est pas plus dit
à leur
sujet. Le 22, l’Etat ordonne l’interdiction de
manifester.
Par la suite, et comme on pouvait déjà le
constater
auparavant, des étudiants feront encore parler
d’eux, dans
une atmosphère de frictions plus fréquentes, en
particulier liées à
l’échéance
électorale de février 2006, où
l’on
réprimera les gueux mis dans la rue par
l’opposition
à Museveni, jusqu’aux colères dites
anti-indiennes en 2007.
En Ethiopie, la protestation contre les résultats des
élections a d’abord été
relancée fin
octobre par l’opposition, appelant à la
grève
générale. A partir du mardi 1er novembre
à
Addis-Abeba, et jusqu’au vendredi 4 au moins en plusieurs
points
du pays, le même genre d’opérations
policières qu’en juin, immédiates et
à
balles réelles, possiblement jusqu’à
l’usage
de mitrailleuses et de grenades, se trouvent cette fois en butte
à une résistance anonyme prononcée,
dimension
principale de cet événement. « Il n'y a
pas de
slogan, pas de banderole, simplement les gens ne supportent plus la
police ». Dès le premier jour des routes sont
barrées et les flics caillassés, dont
l’un
tué peut-être, comme 6 de la même
engeance le
seraient au cours de ces quelques jours, tandis que 6 à 8
personnes tombent déjà dans les rangs de leurs
ennemis,
au milieu de dizaines de blessés. Au deuxième
jour, les
descentes policières continuent de se heurter aux barricades
érigées en plusieurs zones de la capitale,
malgré
23 morts de plus, comme encore le jeudi, 3 morts dans les rues et 7
prisonniers tués dans leur tentative
d’évasion,
où l’on apprend que les troubles
s’étendent
à travers le pays, avec des « étudiants
» qui
manifesteraient en soutien de leaders de l’opposition
arrêtés, et « dans des affrontements
similaires
» à ceux de la capitale, avec des morts
également.
« Protests erupted Friday in Dessie, Gondar, Bahar Dar, Arba
Minch, Awassa, Dire Dawa and other towns, according to Western
diplomats, hotel owners and tour operators. » Ce vendredi
à Addis-Abeba, les troubles continuent sans faire de morts,
mais
les arrestations se comptent par milliers. Le 5, alors que
l’ordre paraît revenir dans la capitale, des
paysans
s’opposent à la police à Debre Berhan,
tandis
qu’à Arba Minch, entre autres villes
touchées par
les « disturbances », ce sont encore des milliers
de
manifestants qui sont dispersés à balles
réelles.
La semaine suivante, alors que des appels à la
grève sont
maintenus par l’opposition, il paraît visiblement
que la
répression a eu raison des rues et de leur assaut central
contre
les flics, que certains ont peut-être mené
à coups
de machettes, et même équipés
d’armes
à feu. La destruction s’est aussi
portée contre des
centaines de bus de la compagnie étatique, de même
que, de
façon plus secondaire semble-t-il, contre des maisons,
commerces, autres bâtiments. Si le 10 novembre
l’Etat
libère 2 417 arrêtés, il se pourrait
qu’ils
aient été 30 000, voire 40 000, à
avoir
été pris entre juin et novembre, pour des bilans
totaux
de 82 à 193 tués, et plus de 850
blessés –
dont 6 morts et 75 blessés du côté des
flics. A la
fin du mois, le 30 novembre à Jeldu, 2 500 «
étudiants jeteurs de pierres » se lanceront encore
à l’attaque de commissariats, deux
d’entre eux et un
flic étant tués.
Depuis, rien ne nous est apparu de tel, comme ce fut
d’ailleurs
le cas dans les années antérieures, du moins
depuis avril
2001 où les rues d’Addis-Abeba connurent deux
jours de
fortes émeutes déjà violemment
réprimées, avec un chiffre officiel de 31 morts.
2005
aurait donc concentré la plus forte montée
récente
d’insatisfaction en Ethiopie, qui paraît surtout
avoir
été tuée dans
l’œuf de
façon préventive, le régime ne
laissant pas
même se lancer la grève
générale, plus
qu’elle ne s’est muée en charge
offensive
conséquente, dans ce qui a tout de même
laissé
paraître une ambiance de défiance
répandue, bien
présente. Mais c’est à
l’intérieur de
l’un de ces nombreux Etats maintenus à
l’écart de l’éclairage
médiatique
mondial, dont la plus récente apparition n’a
correspondu
qu’à l’intervention de son
armée contre les
tribunaux islamiques de Somalie à la fin 2006, ce qui lui
vaudra des manifestations hostiles au moins jusqu’au
caillassage.
11. Profitons-en
pour avertir ceux qui, du genre de ce Camus officiant sur le
site-dépotoir Rue89,
verraient par ce sésame l’ouverture d’un
discours
aux « réminiscences curieuses ».
Celles-là
n’existent que dans sa réflexion tarée
de
désinformateur. Et, tel que l’indique sa
signature, Une
expérience d’assemblée en France au
printemps 2006 - Critique de l'AG en lutte
n’est pas
le produit des occupants de l’EHESS, comme ce guignol le ment.
2. Eruption, intensification et unité